Quel avenir pour l’énergie nucléaire française ?

Le 13 février 2026, un décret de quelques dizaines de pages a engagé la France pour un demi-siècle. La PPE3 – la programmation pluriannuelle de l’énergie – confirme la construction de six réacteurs EPR2 et la prolongation du parc existant. Sur le papier, l’avenir du nucléaire français est tranché.

Dans les faits, trois décisions restent devant nous, et elles tombent toutes d’ici mi-2027. Voici l’état réel du dossier : production, carbone, coûts, déchets – chiffres officiels et paroles de ceux qui ont dirigé la filière.

Quel avenir pour l'énergie nucléaire française ?

L’avenir du nucléaire français est tranché sur le papier depuis le 13 février 2026 : la PPE3 confirme six réacteurs EPR2, vise 380 à 420 TWh de production nucléaire annuelle en 2030-2035 et prolonge le parc existant à 60 ans et au-delà.

Le texte a été adopté par décret (n° 2026-76 du 12 février 2026), sans vote du Parlement. Une méthode que Cécile Maisonneuve, dirigeante du cabinet Décisive et ancienne d’Areva, démontait dans notre épisode consacré à la PPE3.

C'est une des décisions économiques les plus structurantes de la décennie, voire des deux décennies qui viennent.

Le décret contient aussi une clause moins commentée : une décision doit être prise en 2026 sur huit réacteurs supplémentaires, au-delà des six confirmés. Autrement dit, l’année en cours ne referme pas le dossier. Elle l’ouvre.

Quelle place le nucléaire occupe-t-il dans la transition énergétique ?

Le nucléaire a produit 373 TWh en 2025, soit 68,1 % de l’électricité française – un niveau retrouvé après la crise de la corrosion sous contrainte qui avait fait plonger le parc en 2022.

Grâce à ce socle, la production bas-carbone a atteint un record historique de 521,1 TWh, plus de 95 % du mix. Et la France a exporté 92,3 TWh nets – un record, valorisé 5,4 milliards d’euros selon RTE. C’est plus que la consommation annuelle de la Belgique.

Le paradoxe est là. Le pays produit une électricité abondante et décarbonée, mais RTE le dit lui-même : l’électrification des usages est en retard sur les trajectoires climatiques. La machine tourne, la demande ne suit pas. Les réacteurs modulent d’ailleurs de plus en plus à la baisse en milieu de journée, l’été – un rôle de flexibilité que nous avions décortiqué dans l’épisode sur le Bitcoin et l’effacement.

Quel est le bilan carbone du nucléaire ?

Le kWh nucléaire français émet 3,7 g de CO2 équivalent en analyse de cycle de vie selon l’étude d’EDF, 6 g selon la Base Empreinte de l’ADEME, et 12 g en médiane mondiale selon le GIEC.

L’analyse de cycle de vie – la méthode qui compte toutes les émissions, de la mine d’uranium au démantèlement – place le nucléaire parmi les sources les moins carbonées qui existent. Les médianes du GIEC donnent l’échelle : 820 g pour le charbon, 490 g pour le gaz, environ 45 g pour le solaire, 24 g pour l’hydraulique.

Un chiffre a longtemps semé la confusion : 66 g. Il figurait dans la base de l’ADEME et jusque dans le projet de PPE de 2019, avant d’être corrigé – la valeur de référence est 6 g, onze fois moins. Une erreur d’ordre de grandeur dans un document de programmation nationale. C’est exactement le genre de dérive que ce site existe pour traquer.

Combien coûte le nouveau nucléaire, et qui va le construire ?

Le programme des six EPR2 est estimé à 72,8 milliards d’euros en valeur 2020, contre 51,7 milliards annoncés en 2022 – une hausse de 40 % avant même la décision finale d’investissement, attendue fin 2026.

Le financement est acté depuis le Conseil de politique nucléaire du 12 mars 2026 : un prêt d’État bonifié couvrant 60 % du programme, adossé au fonds d’épargne de la Caisse des dépôts – le Livret A des Français. Bruxelles a ouvert le 31 mars une enquête approfondie sur ce soutien public, sans effet annoncé sur le calendrier. Première mise en service visée : Penly, 2038.

Flamanville 3 sert de contrepoint. Le réacteur a atteint sa pleine puissance le 14 décembre 2025, dix-sept ans après le premier béton – et s’arrêtera 350 jours dès le 26 septembre 2026 pour sa première visite complète, un passage réglementaire obligatoire pour tout nouveau réacteur. Yves Bréchet, Haut-Commissaire à l’énergie atomique de 2012 à 2018, pointait la racine du problème chez nous : la France n’a rien construit pendant vingt ans, et une ingénierie qui ne construit plus finit par concevoir des objets difficilement constructibles.

Reste l’obstacle que le financement ne règle pas : les gens. La filière doit recruter 100 000 ingénieurs et techniciens en dix ans. Sven Sers, qui porte la vision stratégie de la filière chez Capgemini Engineering, ne temporisait pas dans notre épisode.

Ce n'est pas que c'est faisable, c'est qu'on le fait, on est prêt et on va y arriver.

Les déchets sont-ils un problème réglé ou repoussé ?

Ni l’un ni l’autre. La France a une solution technique validée par l’autorité de sûreté – Cigéo, le stockage géologique profond de Bure – mais son décret de création n’est pas attendu avant fin 2027, pour un coût réévalué à 33,4 milliards d’euros.

Le calendrier avance : avis favorable de l’ASNR le 4 décembre 2025, enquête publique close le 16 juillet 2026, phase industrielle pilote visée vers 2035. Trente-cinq ans après le lancement du projet, le dossier est sur le bureau du gouvernement.

Mais le débat sur les déchets cache un angle mort plus dérangeant : une partie de ces « déchets » est un carburant. La France stocke 300 000 tonnes d’uranium appauvri qui, traitées dans des réacteurs à neutrons rapides – des réacteurs capables de réutiliser le combustible usé au lieu de le jeter – représentent 1 500 à 2 000 ans d’autonomie énergétique, selon Yves Bréchet. La France était le seul pays au monde à avoir fabriqué du combustible pour cette filière. Elle a arrêté Superphénix, puis Astrid en 2018.

Faut vraiment pas avoir réfléchi pour jeter ça à la poubelle.

Nous avons consacré un épisode entier au fiasco Astrid :

La filière peut-elle tenir ses promesses ?

La réponse se joue sur trois rendez-vous d’ici mi-2027 : la décision finale d’investissement des EPR2 fin 2026, l’avis de l’ASNR sur le dossier de Penly attendu à l’automne, et la première visite complète de Flamanville 3.

Le constat est lucide : 40 % de dérive de coûts avant le premier béton définitif, vingt ans de gestes constructifs perdus, une filière déchets qui se décide à l’horizon 2080. Mais la sortie ne fait pas débat chez ceux qui construisent. Le parc a retrouvé son niveau de 2019. Framatome a remis ses usines à niveau. Les compétences se reconstruisent – jusque dans la propulsion nucléaire maritime. Le problème n’est pas qu’on ne sait pas faire. C’est de tenir un cap industriel sur trente ans, quand les décisions politiques se prennent sur cinq.

Cette page sera mise à jour à chacun de ces jalons.

Pourquoi cet article compte ?

La relance nucléaire est le plus grand chantier industriel d’Europe : 72,8 milliards d’euros, 100 000 recrutements, et le prix futur de l’électricité de toute l’industrie française en jeu. Pour un dirigeant ou un ingénieur, comprendre où en est réellement le dossier – au-delà des annonces – conditionne des décisions d’investissement, de carrière et de compétitivité.

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Écrit par Matthieu Poulain, Planète Ingénieur · LinkedIn · 6 min de lecture

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