Nucléaire : 100 000 ingénieurs à recruter pour réussir la relance française

72 milliards d’euros. Six réacteurs EPR2. Et 100 000 ingénieurs et techniciens à recruter en dix ans. Le 11 mars, le Nuclear Summit de Paris a acté un revirement historique : la France relance le plus grand chantier industriel d’Europe. Mais le vrai obstacle n’est pas le financement, c’est la ressource humaine. Marie Casanova, dix-sept ans dans le nucléaire dont des années en salle de commande, et Sven Sers, qui porte la vision stratégie et performance de la filière chez Capgemini Engineering, expliquent comment la France compte tenir ce pari.

L'épisode complet est disponible ici :

Combien d'ingénieurs la filière nucléaire française doit-elle recruter ?

La filière nucléaire française doit recruter 100 000 personnes en dix ans, soit 10 000 par an, avec des pics à certaines années critiques. Elle emploie déjà plus de 220 000 ingénieurs et techniciens de manière directe ou indirecte en France, et plus de 800 000 salariés à l’échelle européenne.

Sven Sers insiste sur un point que le grand public ignore : la filière ne cherche pas que des bac+5.

Faut pas imaginer que la filière nucléaire, c'est que des bac+5.

Elle a besoin de soudeurs, de personnes sur les chantiers, de profils allant du bac au bac+5. Les métiers sont variés : contrôle-commande, génie civil, mécanique, sûreté. Et l’enjeu de la féminisation est central.

Aujourd'hui, on a besoin d'avoir plus de femmes au sein de la filière.

Reste la question du réalisme. Interrogé sur la faisabilité, Sven Sers ne temporise pas.

Ce n'est pas que c'est faisable, c'est qu'on le fait, on est prêt et on va y arriver.

Grand chantier de construction industrielle avec grues, illustration du programme EPR2 et de la relance nucléaire française

Comment la France s'organise-t-elle pour former ces 100 000 personnes ?

La filière s’appuie sur des instances de coordination déjà structurées, aux niveaux français et européen, qui cartographient les compétences et organisent la formation. C’est là que se joue concrètement le défi RH.

Au niveau national, le GIFEN – le Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire – travaille à amener la bonne ressource au bon endroit et au bon moment. Au niveau européen, l’Alliance industrielle pour les SMR structure la supply chain en vue des prochaines constructions.

Ces instances sont soutenues à la fois par les exploitants et les sous-traitants.

Elles fonctionnent honnêtement très bien.

Ce défi RH mérite un focus à part entière. Notre épisode Planète Express y est entièrement consacré – chiffres du programme MATCH du GIFEN, calendrier des chantiers et racines historiques de la pénurie :

Qu'est-ce qu'un EPR2 et quand sera-t-il mis en service ?

L’EPR2 est un réacteur nucléaire de nouvelle génération conçu dans une logique de série, dont le premier béton est attendu en 2029 et la mise en service en 2038. La France en construira six, par paires, sur les sites de Penly, Gravelines et Bugey.

Pour Sven Sers, le vrai changement tient à la méthode. On passe d’un prototype à une logique industrielle.

Aujourd'hui, on ne parle pas d'un EPR, mais de six EPR.

Standardisation, moins d’exceptions, meilleure organisation. Il balaie l’image d’une France qui aurait perdu son savoir-faire avec Flamanville.

On a souvent vu Flamanville comme un chantier qui n'a pas réussi. Moi, je pense que c'est un peu tout l'inverse.

Marie Casanova, qui a suivi ce chantier, l’explique par la complexité. L’EPR de Flamanville a divisé par dix la probabilité de fusion du cœur – une exigence de sûreté qui a imposé reconceptions et innovations.

Comme c'est votre tête de série, ça prend du temps.

Le vrai trésor de la France, selon les deux invités, c’est cette expérience accumulée, sans équivalent au monde.

Qu'est-ce qu'un SMR et à quoi sert-il ?

Un SMR – Small Modular Reactor – est une centrale de petite ou moyenne puissance, modulaire, constructible plus rapidement et implantable près des industries ou des villes. Il ne remplace pas l’EPR2, il le complète.

L’EPR2 alimente des villes et des industries entières sur des réseaux bien connectés. Le SMR, lui, cible des besoins ponctuels. Sven Sers cite le nord de la Norvège, où des data centers pour l’IA doivent être alimentés sans réseau à proximité.

Ce n'est pas un EPR qui va le faire, c'est un SMR.

Son atout : le coût. Plus on construit en usine et de façon modulaire, moins c’est cher. La filière s’inspire ici de l’automobile et de l’aéronautique, qui maîtrisent la production en série.

Les géants du numérique américain l’ont compris et injectent des sommes considérables pour accélérer ces réacteurs. Sven Sers reprend la formule d’Emmanuel Macron au sommet nucléaire :

Plug, baby, plug.

L'intelligence artificielle va-t-elle remplacer les ingénieurs du nucléaire ?

Non. Dans le nucléaire, l’IA assiste l’ingénieur mais ne le remplace pas – un process de validation humain reste obligatoire en bout de chaîne. Elle fait gagner du temps, pas des postes.

Sven Sers y voit un levier pour exploiter ce qu’il appelle le trésor de guerre français : des décennies de données à croiser via l’IA. Concrètement, l’ingénieur dicte ce qu’il fait, la fiche de process se remplit automatiquement, il n’a plus qu’à relire et valider. La difficulté principale reste l’accès à la donnée.

Cette IA soulève un enjeu de souveraineté – le stockage des données stratégiques hors des serveurs américains, soumis au Patriot Act. Capgemini et Orange y répondent avec Bleu, un cloud souverain hébergé en France.

Côté terrain, Marie Casanova décrit l’apport des jumeaux numériques – des répliques 3D des installations. Un intervenant peut répéter une opération à risque en réalité virtuelle avant de l’exécuter dans une zone irradiée.

Tu fais ta descente à blanc avant de faire ton slalom entre les piquets.

Sur le pilotage lui-même, elle reste catégorique : elle n’imagine pas une centrale conduite par l’IA.

Ingénieur avec casque de réalité virtuelle, jumeau numérique et IA au service des opérations nucléaires

En partenariat avec

Capgemini Engineering

Capgemini Engineering accompagne la filière nucléaire française sur la stratégie, la performance industrielle et l'ingénierie des grands programmes comme les EPR2. Marie Casanova et Sven Sers y portent l'expertise métier et la vision de la relance.

Pourquoi cet épisode compte ?

La relance nucléaire est le plus grand chantier de réindustrialisation française de la décennie. Pour un ingénieur, un étudiant ou un dirigeant industriel, elle ouvre 100 000 postes et redessine des métiers entiers autour de l’IA et des jumeaux numériques. L’épisode connecte cet enjeu à la souveraineté énergétique et technologique du pays. Comprendre où se joue vraiment la bataille – la ressource humaine, pas le financement – est utile à quiconque veut s’y engager.

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