Souveraineté industrielle : le diagnostic sans filtre d’Yves Bréchet

Trois cent mille tonnes d’uranium appauvri dorment en France. Traitées dans des réacteurs à neutrons rapides, elles représentent entre 1 500 et 2 000 ans d’autonomie énergétique. La France est le seul pays au monde à avoir fabriqué du combustible pour les faire fonctionner. Elle a arrêté Superphénix, puis Astrid.

Yves Bréchet, membre de l’Académie des sciences, Haut Commissaire à l’énergie atomique de 2012 à 2018 et aujourd’hui directeur scientifique de Saint-Gobain, ne pratique pas la nuance diplomatique. Il livre ici une grille de lecture opérationnelle de la souveraineté industrielle – et un inventaire de ce que la France a laissé filer.

L'épisode complet est disponible ici :

Qu'est-ce que la souveraineté industrielle ?

La souveraineté industrielle n’est pas l’indépendance : c’est la capacité à choisir ses dépendances de manière réversible. C’est la définition que pose Yves Bréchet, et elle change tout, parce qu’elle transforme une posture idéologique en critère de tri.

Le souverainisme, la souveraineté, ce n'est pas le fait d'être indépendant, c'est le fait d'avoir le choix de ses dépendances d'une manière réversible.

Une fois ce critère posé, la liste se dessine. Les industries de défense. Tout ce qui rend possible l’industrie de santé. L’agroalimentaire. Et ce qui rend possible l’industrie lourde : « quand vous pouvez toujours rêver de la voiture électrique et autonome, si vous n’avez pas les châssis pour faire la voiture électrique et autonome, eh bien vous allez vous retrouver à l’état de valet ».

Bréchet distingue aussi deux pertes très différentes : perdre une industrie, et perdre la maîtrise d’une industrie. Constellium, héritier de Pechiney, a encore des usines en France. La direction, elle, n’y est plus.

Cette grille rejoint celle que d’autres invités appliquent au même problème. Natacha Polony, dans un épisode récent, se demandait si la France a encore les moyens de se réindustrialiser.

Pourquoi la France s'est-elle désindustrialisée ?

La France s’est désindustrialisée parce qu’elle a considéré son industrie comme acquise. Énergie pas chère, ressources disponibles, savoir-faire installé : tout cela allait de soi, donc la seule richesse à créer était celle des services.

C’est la « mystique de l’industrie sans usine » des années 1980, concept immortalisé par Serge Tchuruk chez Alcatel. Bréchet la démonte en une phrase.

Une industrie de services sans avoir les objets sur lesquels on applique le service, c'est une industrie de serviteurs.

Son image préférée est celle de l’échelle. Croire que seul le dernier barreau compte – celui qui attrape les cerises – et scier les autres. « Trouvez-vous au pied d’une échelle où il y a que le dernier barreau, vous vous sentez particulièrement pas malin. »

Il refuse pourtant de désigner des coupables. Les polytechniciens de sa promotion, entrée en 1980, qui sont partis vers le conseil et la banque n’étaient « pas des saints », simplement des gens qui suivaient un mouvement de société. Le vrai dégât est ailleurs : les écoles d’ingénieurs se sont toutes déclarées généralistes, jusqu’à ce que « l’idée même de pratiquer un métier, un vrai, et de savoir faire quelque chose » devienne presque infamante.

Et la conséquence n’est pas qu’économique. Cette désindustrialisation détruit la classe moyenne – « ce qui est le fondement des démocraties, telles qu’on les comprend ».

Quelles industries la France doit-elle reconquérir en priorité ?

Il n’y a pas de liste courte : l’inventaire, selon Bréchet, « est sans fin ». Mais la microélectronique en est l’exemple le plus cruel. L’Europe n’a plus un seul fondeur sérieux – un fondeur, c’est l’usine qui grave physiquement les puces – alors que la microélectronique est partout.

Sur le grand plan européen de reconquête des composants, son verdict tombe : le montant total équivaut grosso modo à l’investissement annuel d’un seul grand fondeur taïwanais. « Vous vous dites là, ou ils savent plus compter, ou on se moque du monde. »

Le vrai problème n’est pas la disparition en soi. C’est le troc.

Vous échangez la proie pour l'ombre, vous échangez le savoir pour l'affichage.

Le cas des turbines Alstom le sidère : vendre les turbines dans un pays où 90 % de l’électricité dépend de turbines, nucléaires ou hydrauliques.

Sa cible n’est pas l’intelligence artificielle, ni les technologies affichables. C’est la confusion entre nouveauté et innovation. Le vrai cœur de l’innovation industrielle – des gaines de combustible qui durent plus longtemps, des moteurs d’avion qui tournent plus chaud, des câbles en acier perlitique dans les pneus – « vous les déclarez pas au journal de vingt heures ». Neuf fois sur dix, précise-t-il, il y a derrière un problème de matériaux.

yves brechet

Pourquoi la France a-t-elle perdu la maîtrise des grands chantiers nucléaires ?

La France a perdu la maîtrise des grands chantiers nucléaires pour une raison mécanique : elle n’a rien construit pendant vingt ans. « Quand vous construisez rien, ben vous avez pu construire. » Une ingénierie qui ne construit pas tourne en roue libre et finit par concevoir des objets difficilement constructibles.

Bréchet est net sur ce qui n’est plus le problème : les grands composants. Framatome, sous la direction de Bernard Fontana, a reconstruit et remis à niveau ses usines, et une entreprise lourdement déficitaire à son arrivée fait aujourd’hui du bénéfice. Bréchet préside son conseil scientifique – après avoir rendu sur ces mêmes usines des rapports qu’il qualifie lui-même d’incendiaires.

Le problème restant, c’est le pilotage des chantiers. À l’époque du plan Messmer, la France montait jusqu’à cinq centrales par an. Derrière cette performance, un homme : Michel Hug, bras droit de Marcel Boiteux à EDF, qui avait organisé toute la logistique – quand un chantier prenait du retard, celui d’à côté prenait le relais. Sa mort, en 2019, est passée inaperçue.

Ce métier existe encore en France, ailleurs. L’aéronautique l’a gardé. Le génie civil aussi. Et les pétroliers – « dont on est en train de nous expliquer que c’est le diable » – le pratiquent constamment. Bréchet ne serait « pas du tout choqué » qu’on aille les chercher pour piloter les chantiers énergétiques à venir.

Les réacteurs à neutrons rapides sont-ils l'avenir du nucléaire français ?

Les réacteurs à neutrons rapides – des réacteurs capables de réutiliser le combustible usé au lieu de le jeter – sont la condition d’un nucléaire durable, et la France avait trente ans d’avance dessus. Elle est le seul pays au monde à avoir réellement fabriqué du combustible pour le multirecyclage.

Le calcul est simple. Une croissance mondiale du nucléaire de seulement 2 % par an met la ressource en uranium sous tension dès 2050-2060. Et la géopolitique tranche vite : le Niger, oubliez. Le Kazakhstan, oubliez. Restent le Canada, l’Australie, les États-Unis, la Russie. « Si on est en tension dans l’uranium, à votre avis, qui va être fourni en premier entre la Chine, les États-Unis et la France ? »

D’où la valeur du stock dormant : 300 000 tonnes d’uranium appauvri plus une ressource en plutonium, soit 1 500 à 2 000 ans d’autonomie selon Bréchet.

Faut vraiment pas avoir réfléchi pour jeter ça à la poubelle.

Ce qu’il faudrait faire, selon lui : assurer d’abord l’entretien du parc – le grand carénage – et « arrêter d’arrêter n’importe quoi » ; construire des réacteurs de génération III, EPR mais aussi une filière plus petite autour de 1 000 MW, qui est le marché international réel ; et lancer tout de suite un vrai programme de neutrons rapides visant un prototype en 2035 pour un déploiement en 2050.

Ce qui se passe à la place le met hors de lui. Quand Astrid a été arrêté en 2018, le projet mobilisait 250 ingénieurs et 50 Japonais. Aujourd’hui : « On est en train de nous dire : on va lancer des réacteurs à neutrons rapides avec deux start-up de trois personnes. » Quelles que soient les qualités des gens en question, le constat est le même : « le gouvernement, au lieu de faire, est en train de faire semblant ».

Pendant ce temps, Bill Gates a lancé TerraPower sur cette technologie, en s’appuyant sur ce qui a été développé pour Phénix, Superphénix et Astrid. Et les Japonais qui relancent les neutrons rapides ne vont pas voir l’État français : ils vont voir Framatome.

Bill Gates, c'est pas un imbécile. Pourquoi est-ce qu'il investit là-dedans ?

Peut-on réindustrialiser la France sans ingénieurs ?

Non, et c’est l’angle mort du débat. La France a laissé s’effondrer son socle scientifique scolaire, et Bréchet, qui a présidé douze ans le conseil scientifique de la Fondation La main à la pâte, le formule brutalement.

La meilleure manière de faire des esclaves, c'est de former des citoyens qui savent pas compter.

Il pointe une Éducation nationale « cauchemardesque en termes de gestion des ressources humaines », où des enseignants pleins d’initiative ne peuvent pas en prendre. Et un pays où l’on va souvent en école d’ingénieurs « sans avoir envie d’être ingénieur » – un travers qu’il ne retrouve ni au Canada ni en Australie, où il enseigne.

Deuxième trou : la formation continue, « l’éléphant dans le couloir ». Au Canada, il enseigne devant des industriels envoyés par leur employeur faire un master en milieu de carrière. En France, le CNAM demande sept ans de cours du soir – « le plus efficace broyeur à couple que je connaisse ». C’est un enjeu direct pour les filières en tension : la relance du nucléaire suppose à elle seule de recruter des dizaines de milliers d’ingénieurs et de techniciens.

Pourtant Bréchet se dit optimiste, et c’est peut-être le plus surprenant de l’épisode. Face aux jeunes polytechniciens expliquant qu’on allait tous mourir, il reprend la réponse d’un ami : « Nous avons plus besoin de vos solutions que de vos états d’âme. » Sa fierté n’est d’ailleurs pas scientifique. Il a formé environ 20 000 ingénieurs et 80 thésards, dont les quatre cinquièmes sont partis dans l’industrie.

Quand vous faites de la science, vous amenez une brique à un mur. Chacune des briques est interchangeable. Quand vous formez quelqu'un, ce n'est pas pareil.

Pourquoi cet épisode compte ?

Bréchet donne un outil, pas une opinion : choisir ses dépendances de manière réversible. Ce critère permet de trier ce qu’on garde, ce qu’on mutualise, ce qu’on abandonne – dans une filière, un portefeuille produits, une décision d’achat. Il rappelle aussi que la souveraineté industrielle se joue sur trente ans, pas sur un quinquennat, et qu’elle repose sur des compétences qui disparaissent en silence dès qu’on cesse de les exercer.

Vous dirigez une entreprise industrielle ou deeptech. Votre technologie est supérieure. Mais vos cycles de vente sont trop longs, vos postes restent ouverts, vos investisseurs ne comprennent pas ce que vous faites.

C'est un problème de visibilité.

Chez Planète Ingénieur, on travaille avec des dirigeants industriels et deeptech pour rendre leur expertise lisible par ceux qui comptent - clients, talents, investisseurs - avec du contenu structuré.

À propos de Planète Ingénieur

Planète Ingénieur, c’est le média qui rend les industriels visibles. Plus de 100 interviews de dirigeants, fondateurs et experts de l’industrie et de la deeptech française. 58 644 abonnés sur YouTube et 18 349 sur LinkedIn, en juin 2026.

Ce podcast ingénieur existe pour une raison simple : les sujets qui décident de notre souveraineté industrielle ne passent pas au journal de vingt heures. Alors on les traite ici, en interview longue, avec ceux qui les vivent.

Vous êtes dirigeant industriel ou fondateur deeptech et vous voulez partager votre vision ? Vous voulez associer votre marque à nos contenus ? Contactez Matthieu Poulain directement sur LinkedIn.

Écrit par Matthieu Poulain, Planète Ingénieur · LinkedIn · 9 min de lecture

L'essentiel de la deeptech en 3 min !

Chaque semaine : les insights actionnables des dirigeants qui recrutent, lèvent et gagnent des marchés - plus les opportunités réseau entre pairs industriels !

Gratuit - 1500 lecteurs - Désincription en 1-clic