Cinq ans en France sur vingt-huit ans de carrière. C’est le bilan que dresse Franck Neel au micro de Planète Ingénieur : « En atteignant cinquante ans, je viens de passer plus la moitié de ma vie à l’étranger. »
Ingénieur INSA Rouen, né à Fécamp, il siège aujourd’hui au directoire d’OMV Petrom, le premier producteur d’énergie intégré d’Europe du Sud-Est. Son parcours raconte trois choses : ce qu’une crise fait à une génération d’ingénieurs, ce que la vente apporte à une carrière technique, et pourquoi la Roumanie est en train de devenir un pivot gazier de l’Union européenne.
Matthieu Poulain, Planète Ingénieur
L’épisode complet est disponible ici :
Épisode enregistré en 2021 – c’est l’épisode 1 de Planète Ingénieur. Article entièrement réécrit et actualisé en août 2026.
L’invité. Franck Neel est membre du directoire d’OMV Petrom depuis 2018, responsable des activités Gas & Power. OMV Petrom, filiale roumaine du groupe autrichien OMV, est le premier énergéticien intégré d’Europe du Sud-Est. Il y pilote la vente de gaz et d’électricité, principalement en B2B.
Qui est Franck Neel ?
Franck Neel est un ingénieur français, membre du directoire d’OMV Petrom depuis 2018, en charge des activités gaz et électricité. Né à Fécamp en 1970, diplômé de l’INSA Rouen en filière énergie, il a complété sa formation par un master en génie mécanique à l’université de Cranfield, au Royaume-Uni, puis un Executive Programme à la London Business School en 2008.
Avant la Roumanie, il a passé environ 25 ans dans le groupe devenu Engie : sept ans en ingénierie, puis le commercial à partir de 2000, la Hongrie, l’Italie – où il a été CEO de GDF SUEZ Energie S.p.A de 2014 à 2017 – et le Royaume-Uni.
Précision utile, parce que la confusion circule : Franck Neel n’est pas le CEO d’OMV Petrom. La direction générale est assurée par Christina Verchere. Il est l’un des membres du directoire, l’équivalent d’un comité exécutif, avec un périmètre opérationnel complet.
Comment un ingénieur INSA arrive-t-il au directoire d'OMV Petrom ?
Le point de départ n’a rien d’un boulevard. Franck Neel sort de l’INSA en 1993, en pleine crise économique. Il partage alors un appartement de deux-trois pièces avec sept ou huit anciens de l’INSA – la plupart au chômage.
Son premier poste : un CDD au Bureau Veritas, sur les contrôles d’émissions des grandes chaudières industrielles. Puis le réseau INSA joue : un ancien de Gaz de France, en lien avec l’école, l’aide à décrocher un VSNE dans une société d’ingénierie. Direction la République tchèque, en 1994, sur la conversion du charbon au gaz pour réduire la pollution de l’air à Prague.
Trente ans plus tard, il travaille toujours sur la même équation – remplacer le charbon par le gaz – mais à l’échelle de l’Europe du Sud-Est.
Entre les deux : un quart de siècle chez GDF Suez puis Engie, de l’ingénierie au commercial, de la France à la Hongrie, l’Italie et le Royaume-Uni. Et une conviction sur les débuts de carrière : « Les 10 premières années de ta carrière, c’est vraiment très important, le type de patron que tu vas avoir. » Pas l’école, pas le poste : le patron qui fait confiance et donne des responsabilités.
Pourquoi le passage par la vente a-t-il été décisif ?
En 2000, après sept ans de technique, Franck Neel bascule côté commercial. C’est le tournant qu’il identifie lui-même comme l’accélérateur de sa carrière : la double culture ingénieur-commercial l’a porté jusqu’aux fonctions de CEO puis au directoire.
Il désamorce d’emblée le mythe du surdoué : « Je suis pas un étudiant exceptionnel […]. J’étais même pas un ingénieur exceptionnel. J’étais moyen. » Ce qu’il met en avant à la place : l’écoute, l’empathie, le respect des promesses faites aux clients – et la capacité à reconnaître un échec vite, pour que les équipes osent prendre des risques.
Sa définition de la réussite tient en une phrase : « Ta réussite professionnelle, c’est pas toi, c’est toi et tes équipes. »
Il ajoute une mise en garde qui n’a pas vieilli, sur certaines start-up qui sous-paient de jeunes diplômés talentueux contre une promesse de fortune future : « Des fois, je vois des start-up où c’est pas vraiment l’esprit start-up, c’est plutôt l’esprit d’esclavage. »
Que dit son parcours du salaire des ingénieurs français ?
C’est le passage le plus dérangeant de l’entretien pour un lecteur français. Franck Neel a embauché des ingénieurs au Royaume-Uni, avec une responsabilité de P&L. Ce qu’il y a découvert prend le système français à contre-pied.
En France, le salaire d’embauche dépend de l’école, puis la progression suit une grille, de façon à peu près linéaire. Au Royaume-Uni, c’est l’inverse : le diplôme pèse peu sur le premier salaire, y compris pour les grandes écoles. « La différence va se faire au bout d’un an, lorsque la personne confirme que c’est pas que le diplôme, mais c’est aussi lié à ses capacités intellectuelles, capacités de caractère. »
Et pour ceux qui font leurs preuves : « Là, on parle de progression à deux chiffres […] pour les premières et deuxièmes années. »
Le classement de l’école se dilue, la performance individuelle prend le relais. Un responsable des risques sorti d’une fac d’histoire, il l’a vu. Le sujet rejoint ce qu’on documente ailleurs sur ce blog : l’écart de salaire des ingénieurs français ne vient pas de leur niveau, il vient du système qui les paie – et la compétence, elle, est bien là.
Qu'est-ce que Neptun Deep, le projet qui change la donne gazière européenne ?
Neptun Deep est le plus grand projet gazier de Roumanie : deux gisements en mer Noire, à 160 km des côtes, environ 100 milliards de m³ de gaz récupérables, jusqu’à 4 milliards d’euros d’investissement partagés à parité entre OMV Petrom et Romgaz, selon la page projet d’OMV Petrom. Premier gaz prévu en 2027, avec un plateau d’environ 8 milliards de m³ par an pendant près de dix ans.
Le projet avance vite. En juillet 2026, la plateforme offshore Neptun Alpha – 16 500 tonnes, plus de 225 mètres de haut – a été installée en mer Noire. La pose du gazoduc de 160 km vers la côte a démarré en mai. À sa mise en production, la Roumanie doublera quasiment sa production de gaz et deviendra l’un des premiers producteurs de l’Union européenne, au moment où celle-ci cherche à se passer du gaz russe.
En 2021, au micro de Planète Ingénieur, Franck Neel décrivait déjà la logique qui sous-tend ce projet : sécuriser la fourniture d’énergie pendant la transition, en commençant par sortir du charbon. « On va déjà réduire nos émissions de 50 % de CO₂ », disait-il du passage charbon-gaz en Europe du Sud-Est. Et sur la neutralité carbone 2050 : « Même la Communauté européenne reconnaît que sans le […] stockage de CO₂, on n’y arrivera pas. »
Cinq ans après, la stratégie qu’il évoquait alors en préparation est publique – 11 milliards d’euros d’investissements d’ici 2030, dont 35 % vers le bas carbone – et les géologues pétroliers qu’il parlait de reformer travaillent sur la géothermie et le stockage de CO₂. Le discours de 2021 est devenu un plan d’exécution.
C'est l'épisode 1 de Planète Ingénieur. Un ingénieur INSA parti de Normandie en pleine crise de 93, arrivé au directoire du premier énergéticien d'Europe du Sud-Est, qui pilote aujourd'hui la partie commerciale d'une transition énergétique bien réelle - celle qui se chiffre en milliards d'euros et en gigawatts, pas en slogans. Cinq ans après l'enregistrement, ses analyses sur le gaz de transition et le stockage de CO₂ se sont traduites dans les faits.
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