Le 13 février 2026, le gouvernement fixe la politique énergétique française pour quinze ans. Pas de vote au Parlement, un simple décret. La PPE3 – la programmation pluriannuelle de l’énergie – engage des dizaines de milliards d’euros et le prix futur de l’électricité. Cécile Maisonneuve, dirigeante du cabinet Décisive et ancienne cadre de la défense, d’Areva et de Vinci, y voit une triple faute. Elle explique pourquoi cette planification repose sur des projections qu’elle juge fausses, et en quoi elle menace la compétitivité de l’industrie française.
L'épisode complet est disponible ici :
Qu'est-ce que la PPE3 et pourquoi passe-t-elle par décret ?
La PPE3 est la programmation pluriannuelle de l’énergie – le document qui définit le système énergétique français pour les quinze ans à venir, et dont les choix engagent le pays jusqu’à la fin du siècle. Combien de nucléaire, combien d’éolien offshore, qui finance la transition : tout s’y décide.
Pour Cécile Maisonneuve, le problème commence par la méthode. Le texte a été adopté par simple décret, sans débat parlementaire.
C'est une des décisions économiques les plus structurantes de la décennie, voire des deux décennies qui viennent.
Cécile Maisonneuve
Elle y voit un réflexe français de technocratisation. On habille en trajectoire technique ce qui relève de choix politiques.
On a voulu mettre un costume d'ingénieur à une décision structurante politiquement, socialement.
Cécile Maisonneuve
Le raisonnement lui-même a été inversé. Un ingénieur aurait d’abord évalué la demande future, puis déterminé un mix et son coût, puis lancé les investissements. Là, on a lancé la PPE3 avant même de commander une mission sur les coûts complets des technologies.
La consommation d'électricité va-t-elle vraiment exploser ?
Non, et c’est le premier mythe que Cécile Maisonneuve conteste. La consommation d’électricité en France stagne depuis dix ans, voire baisse – alors que la PPE3 parie sur son explosion.
Deux causes se superposent. Une positive : l’efficacité énergétique. Une plus sombre : la désindustrialisation, que la France n’a pas su inverser.
S’y ajoute une cassure de confiance. Depuis 2022, le prix de l’électricité n’est plus perçu comme prévisible.
Ce contrat de confiance implicite qui était très puissant en France sur le rôle de l'électricité a été rompu.
Cécile Maisonneuve
Or, pour justifier des investissements aussi capitalistiques, il faut croire que le système produira un prix abordable dans dix ans.
Fait notable : RTE – le gestionnaire du réseau de transport d’électricité – a lui-même évoqué en décembre dernier une hypothèse de consommation quasi stable. Un revirement, quand un rapport de 2020-2021 tablait déjà sur une baisse liée aux économies d’énergie.
L'éolien offshore est-il rentable face au nucléaire ?
L’éolien offshore coûte trois à quatre fois plus cher que le nucléaire existant, et la PPE3 prévoit d’en commander massivement. Pour Cécile Maisonneuve, c’est un choix qui mérite d’être interrogé sur son seul rapport coût-efficacité.
Elle refuse la caricature de l’opinion tranchée. Sa grille est simple : combien ça coûte au système, qu’est-ce que ça lui apporte. Le coût des raccordements pèse lourd – une très grosse part du futur budget d’investissement de RTE.
Elle observe aussi les signaux venus d’ailleurs. Le Royaume-Uni, hors d’Europe, et la Suède, qui a supprimé des gigawatts d’éolien offshore programmés pour des raisons stratégiques.
Car il y a un angle défense. Ancienne des sujets stratégiques, elle rappelle que certains espaces maritimes, au large de ports où se construisent des bâtiments clés pour la sécurité nationale, devraient rester préservés.
Ces zones-là doivent être préservées pour des objectifs de défense.
Cécile Maisonneuve
Pourquoi le nucléaire existant est-il le vrai levier de compétitivité ?
Parce que le parc nucléaire déjà en service est, selon Cécile Maisonneuve, la première clé de compétitivité du système électrique français – et le grand oublié du discours public.
Elle pointe un paradoxe. On qualifie ce parc de socle de la souveraineté, mais on minore son rôle dans la politique énergétique à venir. La raison est prosaïque : ce n’est pas glamour. Augmentations de puissance, arrêts de tranche réduits, gestion du combustible – un discours d’excellence opérationnelle, difficile à transformer en inauguration politique.
Sur le nouveau nucléaire, elle appelle à ne pas se précipiter sans tergiverser pour autant. La France, comme les États-Unis, a perdu des gestes constructifs en cessant de construire.
Les Chinois aujourd'hui connectent au réseau ce qu'on faisait, nous, dans les années 80.
Cécile Maisonneuve
Sa crainte : un dérapage incontrôlé des coûts de construction, faute d’un design finalisé et d’une conduite de projet maîtrisée.
Pourquoi le prix de l'électricité pénalise-t-il l'industrie française ?
Parce que la France taxe lourdement un bien qu’elle veut voir consommer massivement – une contradiction que Cécile Maisonneuve dénonce depuis des années.
Le raisonnement fiscal classique consiste à taxer ce dont on veut dissuader l’usage : tabac, pétrole. L’appliquer à l’électricité que l’on cherche à promouvoir n’a pas de sens.
L'électricité, c'est une vache à lait pour le fisc français. Voilà, c'est la réalité.
Cécile Maisonneuve
Baisser cette taxation serait un signal immédiat, plus efficace que tous les plans d’électrification. Mais la situation budgétaire l’interdit : l’État n’en a pas les moyens.
La comparaison avec l’Allemagne éclaire tout. Là-bas, un contrat social assumé depuis les années 2000 fait payer la transition aux ménages, pas à la grande industrie. En France, cet arbitrage n’a jamais été posé clairement. Dire aux Français que les industriels paieront moins d’impôts sur l’électricité qu’eux ne passerait pas du tout. C’est là que se joue le débat démocratique escamoté par le décret.
Pourquoi cet épisode compte ?
La PPE3 fixe le cadre énergétique du pays pour quinze ans, mais engage des choix jusqu’à la fin du siècle. Pour un dirigeant industriel ou un ingénieur, le prix futur de l’électricité conditionne directement la compétitivité et les décisions d’investissement. Cet échange connecte un texte technique à trois enjeux plus larges : souveraineté énergétique, réindustrialisation et acceptabilité démocratique de la transition. Un décryptage utile pour comprendre ce qui se jouera dans le débat présidentiel.
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