Bitcoin, le consommateur électrique que la France n’utilise pas

Une usine d’aluminium a besoin de plusieurs heures de préavis avant de s’arrêter. Un mineur de Bitcoin s’arrête en une minute, sans aucune conséquence en aval.

C’est ce déséquilibre de flexibilité, pas la question monétaire, qu’Alexandre Stachtchenko met en avant dans cet épisode de Planète Ingénieur. Cofondateur de Paymium et de l’Institut national du Bitcoin, il explique pourquoi un réseau électrique français en perte de marge de manoeuvre a intérêt à regarder ce que fait un mineur, indépendamment de ce qu’on pense du Bitcoin comme monnaie.

Sa légitimité sur ce terrain vient de sa position : Alexandre Stachtchenko dirige la stratégie chez Paymium, plateforme française d’échange de cryptomonnaies fondée en 2011, et copréside l’Institut national du Bitcoin, qui publie des analyses sur les usages énergétiques du minage. Ce n’est pas un commentateur de plateau, c’est quelqu’un qui suit le dossier réseau électrique et minage au quotidien.

L'épisode

Pourquoi le facteur de charge du nucléaire français a-t-il baissé ?

Le facteur de charge du parc nucléaire français est passé de 85 % en 2006 à 71,5 % en 2024, selon le bilan électrique 2024 de RTE. Le facteur de charge, c’est le taux d’utilisation réel d’une centrale rapporté à ce qu’elle pourrait produire si elle tournait à plein régime en continu.

Stachtchenko attribue cette baisse à la priorité réglementaire donnée aux énergies renouvelables sur le réseau, qui contraint le nucléaire à s’effacer. Le problème : ce facteur de charge était déjà de 84 % en 2000 et 80 % en 2006, avant que les volumes d’intermittent n’atteignent leur niveau actuel. La cause principale se trouve ailleurs : cinq visites décennales des réacteurs de 40 ans ont eu lieu en 2024, contre une seule en 2019, chacune immobilisant un réacteur environ six mois, selon la SFEN.

Le parc a malgré tout produit 361,7 TWh en 2024, son plus haut niveau depuis 2019, et le nucléaire a représenté 65 % du mix électrique français cette année-là, selon EDF. Quelle que soit la part exacte de chaque cause, un constat demeure : il existe une marge de production nucléaire non utilisée. La question posée par Stachtchenko reste entière, indépendamment de son explication : qui vient consommer cette marge ?

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Un mineur de Bitcoin est-il plus flexible qu'une usine industrielle ?

Sur un point précis, oui : le délai d’arrêt. Une usine d’aluminium ne peut pas couper sa consommation sans préavis, ni rester arrêtée plus de deux ou trois heures sans dommage matériel.

« On ne peut pas s’arrêter plus de deux, trois heures, parce qu’après, l’aluminium fige et puis il faut raser l’usine. »

Stachtchenko oppose à cette contrainte celle, quasi nulle, d’un site de minage : « Moi, je suis électro-intensif, mais je prends la place d’un conteneur. Je peux m’arrêter quand vous voulez, en une minute, autant que vous voulez, pour le temps que vous voulez et ça n’a aucune contrainte logistique en aval. » Le réseau Bitcoin, lui, continue de fonctionner ailleurs dans le monde : arrêter un site en France ne l’affecte pas.

C’est cette propriété qui fait d’un mineur ce que Stachtchenko appelle un consommateur de dernier ressort : une charge qu’on peut brancher ou débrancher au gré des excédents et des tensions du réseau, sans conséquence pour une chaîne de production en aval, puisqu’il n’y en a pas.

Le minage de Bitcoin peut-il stabiliser un réseau électrique ? Le cas du Texas

Au Texas, la puissance de minage raccordée au réseau atteignait environ 4,3 GW en novembre 2025, selon des registres publics obtenus par Straight Arrow News. Le régulateur du réseau texan mobilise désormais ces sites comme réserve : en cas de pic, il leur demande de se déconnecter et récupère plusieurs gigawatts en quelques minutes.

Ce virage fait suite à une crise. La tempête hivernale Uri de février 2021 a plongé le Texas dans un black-out prolongé, causant 246 morts selon le rapport final du Texas Department of State Health Services, un bilan qu’une analyse indépendante de BuzzFeed News situe à plus de 750. Le directeur du réseau, rappelé en urgence après la crise, a fini par qualifier le minage de Bitcoin, selon Stachtchenko, de « bénédiction pour son réseau ».

Le contexte texan ne se transpose pas tel quel à la France. Le réseau texan est quasi isolé du reste des États-Unis et porte une proportion de renouvelables intermittents bien supérieure à celle de la France, dont la production de base reste très majoritairement nucléaire. La comparaison éclaire un principe, pas une solution clé en main.

Que dit la PPE3 sur la flexibilité de la demande électrique en France ?

La troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3) prévoit de renforcer le bouquet de flexibilité du réseau électrique français, sans mentionner à ce stade le minage de Bitcoin, selon une analyse de l’Institut national du Bitcoin reprenant les travaux du Digital Asset Research Institute. La France dispose actuellement d’environ 2 GW de centrales à gaz dédiées aux pics de consommation, mobilisées seulement quelques centaines d’heures par an, mais avec des coûts et des émissions de CO2 significatifs à chaque mobilisation.

C’est l’angle mort que soulève l’épisode : la France a investi dans un appareil industriel nucléaire qu’elle cherche à exploiter davantage, sans avoir encore intégré dans sa doctrine de flexibilité un type de consommateur dont l’existence même en dépend.

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Un mineur de Bitcoin peut-il devenir le consommateur de dernier ressort du réseau français ?

Le principe de flexibiliser la demande plutôt que l’offre existe déjà en France, sous d’autres formes : les programmes heures creuses grand public d’EDF, ou l’effacement industriel volontaire. Mais ces derniers répondent imparfaitement au cahier des charges, justement parce qu’ils portent sur des consommateurs qui ont, en aval, une chaîne de production à préserver.

La question que pose cet épisode n’est pas de juger si le Bitcoin est une bonne monnaie. C’est de savoir si un réseau électrique français, qui remet en état son parc nucléaire pour en tirer davantage, a intérêt à contractualiser ce type de consommateur strictement flexible. La réponse ne se tranche pas par principe, elle se teste, comme le Texas l’a fait après sa crise.

En partenariat avec Paymium

Paymium est une plateforme française d'échange de cryptomonnaies fondée en 2011, où Alexandre Stachtchenko dirige la stratégie. C'est l'un des acteurs historiques de l'écosystème bitcoin français, antérieur à la plupart des réglementations européennes du secteur.

Pourquoi cet épisode compte

Pour un dirigeant industriel ou un ingénieur énergie, la vraie question n'est pas Bitcoin oui ou non. C'est de savoir comment un réseau électrique en tension mobilise ses consommateurs pour amortir un appareil de production coûteux. Le minage de Bitcoin est un cas d'école pour penser l'effacement industriel autrement, avec ou sans crypto derrière.

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Écrit par Matthieu Poulain, Planète Ingénieur · LinkedIn · 6 min de lecture

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