Robots humanoïdes : la Chine gagne, la France produit

Matthieu Poulain, Planète Ingénieur · 10 min de lecture

Fin août 2026, 2 000 robots humanoïdes se sont affrontés à Pékin dans leurs propres jeux olympiques. 666 équipes engagées, dont 641 chinoises. Quelques jours plus tôt, l’action d’Unitree bondissait de 460 % en une seule séance à la Bourse de Shanghai.

Ces deux images ont fait le tour du monde. Elles racontent une histoire simple : la Chine a gagné la course aux robots humanoïdes, l’Europe regarde passer le train.

Les chiffres de marché racontent autre chose. Sur l’ensemble de l’année 2025, environ 18 000 robots humanoïdes ont été livrés dans le monde entier. La même année, les robots de service commerciaux, ceux qui n’ont ni jambes ni visage, se sont écoulés à 155 000 unités. Neuf fois plus de machines vendues, aucune vidéo virale.

Cet écart est le vrai sujet de cet article. Il explique pourquoi quatre entreprises françaises vendent aujourd’hui des robots qui travaillent réellement, pendant que Tesla et Boston Dynamics annoncent 2027 et 2028.

L’épisode complet est disponible ici :

Pourquoi la Chine domine-t-elle le marché des robots humanoïdes ?

La Chine domine parce qu’elle applique à la robotique le mécanisme industriel qui lui a donné la voiture électrique : financement public massif de dizaines d’acteurs simultanément, guerre des prix sur le marché intérieur, puis introduction en Bourse et export des survivantes.

Ce mécanisme tient en trois temps, et aucun n’est laissé au hasard.

Premier temps, l’État finance large. Pas une entreprise championne désignée, mais des dizaines en parallèle, via les fonds des villes et des provinces. Unitree a grandi comme ça : la municipalité de Hangzhou l’a aidée à trouver le terrain de sa nouvelle usine et l’a classée dans son programme technologique local. À l’échelle du pays, les fonds municipaux dédiés à la robotique humanoïde dépassent les 26 milliards de dollars selon Morgan Stanley.

Deuxième temps, l’élimination par les prix. Ces entreprises s’affrontent sur leur propre marché à coups de tarifs cassés. Les plus fragiles disparaissent. Celles qui survivent sortent avec des structures de coûts qu’aucun concurrent occidental ne peut suivre.

Troisième temps, la Bourse et l’export. Une fois le marché intérieur saturé, il faut vendre ailleurs pour continuer à croître. L’introduction en Bourse d’Unitree, le 19 août 2026, n’est pas le début de cette histoire : c’est sa remise des prix.

La Chine nous refait le coup de l'automobile.

Ce parallèle n’est pas rhétorique. Nous l’avions déjà documenté sur un autre maillon de la chaîne industrielle dans notre analyse de la dépendance française aux métaux chinois : même séquence, même logique d’État actionnaire, secteur différent.

Un point mérite d’être précisé, parce qu’il circule sous plusieurs formes. La part chinoise du marché mondial des humanoïdes varie de 80 % à plus de 95 % selon la source, le périmètre retenu et la période mesurée. Morgan Stanley, cité par CNBC, retient plus de 80 % pour 2025 ; d’autres cabinets montent plus haut sur le premier semestre 2026. La domination n’est contestée par personne, son ampleur exacte dépend de ce qu’on compte.

Combien de robots humanoïdes se vendent réellement dans le monde ?

Environ 18 000 robots humanoïdes ont été livrés dans le monde en 2025, contre 155 000 robots de service commerciaux sur la même période. Le marché qui fait l’actualité est neuf fois plus petit que celui qui fait le chiffre d’affaires.

Le chiffre des humanoïdes vient d’un rapport IDC publié en janvier 2026 : environ 18 000 unités, en progression de plus de 500 % sur un an. La croissance est spectaculaire, le volume absolu reste modeste.

En face, les robots de service commerciaux, ces machines à roues qui livrent des plateaux, nettoient des sols ou transportent des caisses dans les couloirs d’hôpitaux et les entrepôts, ont atteint 155 000 unités livrées en 2025, pour 1,37 milliard de dollars, toujours selon IDC. Le seul segment du nettoyage professionnel pèse 58 000 unités, en hausse de 83,8 %, pour 760 millions de dollars, chiffres confirmés par le communiqué du leader du secteur.

L’entreprise la mieux placée pour arbitrer entre ces deux marchés est chinoise, et son verdict est instructif. Keenon Robotics, numéro un mondial du robot de service avec près de 23 % des expéditions selon IDC, a expliqué au South China Morning Post que le robot humanoïde réellement polyvalent restait un objectif lointain, et que le déploiement passerait d’abord par des tâches simples et répétitives.

Autrement dit : le leader chinois du secteur vend des machines spécialisées, et finance le spectacle humanoïde avec les marges de celles-ci.

Le robot qui fait le buzz sur les réseaux sociaux, celui qui court, qui saute, qui donne des coups de pied dans un ballon, qui fait les Jeux olympiques. Bref, tout sauf visser un boulon ou une application en usine.

Où en sont Tesla et Boston Dynamics sur les robots humanoïdes ?

Ni Tesla ni Boston Dynamics n’a de robot humanoïde en usage industriel réel chez un client tiers en 2026. Boston Dynamics vise 2028 pour un déploiement industriel, Tesla n’a plus donné de date ferme depuis janvier 2026.

Boston Dynamics a changé de propriétaire cet été : Hyundai a racheté les parts restantes de SoftBank et détient désormais 100 % du pionnier américain. L’objectif affiché est de 30 000 robots Atlas par an. Mais la date de déploiement industriel réel, donnée par Hyundai elle-même, est 2028. Toute la production 2026 reste en interne, chez Hyundai et chez Google DeepMind, pour de l’entraînement. Aucun client extérieur avant début 2027 au plus tôt.

Tesla joue une autre partition, et le pari est réel. Elon Musk a arrêté la production des Model S et Model X à l’usine de Fremont, ligne démontée en 46 jours, pour y installer Optimus. L’objectif annoncé va jusqu’à un million d’unités par an. Sa justification de la forme humaine tient en une phrase : le monde a été construit pour un corps à deux jambes, deux bras et dix doigts, donc un robot qui doit y agir a besoin d’à peu près cette forme.

Musk vise d’ailleurs plus loin que l’usine. Il a annoncé vouloir envoyer des Optimus sur Mars à bord d’un Starship, pour préparer le terrain avant les premiers humains. C’est toute la logique du robot universel : une seule machine capable de visser un boulon à Fremont et d’explorer un sol hostile ailleurs. Des ingénieurs concurrents doutent publiquement qu’un Optimus survive plus de quelques jours dans la poussière martienne.

En attendant, les premiers robots sortis de la ligne de Fremont ne sont vendus à personne. Ils servent à entraîner le programme en interne. Musk lui-même reconnaissait en janvier 2026 qu’aucun Optimus n’effectuait alors un travail utile en production.

L’Allemagne, elle, a fait deux paris opposés en même temps sur un seul et même robot. La startup britannique Humanoid a conçu le HMND 01, un modèle à roues. Bosch a créé une filiale dédiée fin 2025 pour l’assembler en série à partir de 2027, sans jamais y apposer son propre nom, et vend par ailleurs les composants qui font tourner tout le secteur. Schaeffler, autre industriel allemand, a signé un accord confirmé par Reuters pour déployer jusqu’à 2 000 de ces robots d’ici 2032 dans ses propres usines.

Fournisseur d’un côté, acheteur de l’autre. Et le robot en question n’a pas de jambes.

La forme humaine est-elle vraiment adaptée à l'usine ?

La forme humaine n’est pas optimale dans une usine neuve, où un bras robotisé fixe est plus rapide et moins cher. Elle devient rationnelle dans les usines existantes, conçues pour des opérateurs qui marchent, avec des seuils, des escaliers et des allées étroites.

C’est le seul argument sérieux en faveur de l’humanoïde industriel, et il est immobilier autant que technique : reconstruire toutes les usines du monde coûterait plus cher que d’imiter l’ouvrier qui s’y déplace déjà.

C'est à peu près le cas de toutes les usines dans le monde. Elles ont été construites pour des humains qui marchent, pas pour des robots.

Reste que ce pari bute sur un verrou que personne n’a levé. Un robot humanoïde sait aujourd’hui marcher, courir, danser. Il ne sait pas comprendre une tâche nouvelle sans qu’un humain lui ait tout appris geste par geste. Cette capacité, ce que le secteur appelle l’intelligence incarnée, c’est-à-dire la capacité d’un robot à interpréter son environnement physique et à s’y adapter sans réapprentissage, reste hors de portée.

Même ces entreprises surfinancées n'ont pas réussi à accélérer la chose qui compte vraiment, donner à un robot la capacité de comprendre une tâche nouvelle sans qu'un humain lui ait tout appris geste par geste.

Ce verrou n’est ni chinois ni américain. Il est le même pour tout le monde. Le ministère chinois de l’Industrie situe lui-même le déploiement réel sur plusieurs tâches simultanées entre 2028 et 2030, alors que le pays vise plus de 100 000 unités produites en 2026. Produire et déployer utilement sont deux problèmes différents.

La conséquence stratégique est directe : tant que ce verrou tient, la spécialisation bat l’universalité. Un robot qui fait une seule chose correctement produit de la valeur aujourd’hui. Un robot qui promet de tout faire produit des démonstrations.

Quelles entreprises françaises fabriquent des robots industriels ?

Quatre entreprises françaises vendent aujourd’hui des robots déployés en conditions réelles : Exotec en logistique, Shark Robotics en sécurité et défense, Enchanted Tools en accueil et santé, Wandercraft en manutention industrielle. Aucune ne mise sur le robot universel.

Exotec, fondée en 2015 à Croix dans le Nord, est la première licorne industrielle française. Ses robots Skypod grimpent le long des rayonnages d’entrepôt et rapportent des bacs aux opérateurs. À l’automne 2025, l’entreprise revendiquait plus de 10 000 robots déployés, 200 sites clients sur cinq continents et un milliard de dollars de systèmes vendus. Elle équipe désormais un entrepôt du logisticien danois DSV avec une centaine de Skypod. Nous avons raconté cette trajectoire en détail dans notre enquête sur Exotec.

Shark Robotics, fondée en 2016 à La Rochelle, conçoit des robots terrestres à chenilles pour la lutte contre l’incendie, le déminage et la défense. Son Colossus, apparu au grand public lors de l’incendie de Notre-Dame en 2019, pèse entre 500 et 600 kilos et se pilote à distance. L’entreprise a livré plus de 350 robots dans 25 pays, dont 40 Colossus remis au service national d’urgence ukrainien dans le cadre d’un contrat de 14,5 millions d’euros financé par la France. Pas de jambes, pas de visage, une mission précise. Le détail dans notre article sur Shark Robotics.

Enchanted Tools, fondée à Paris en 2021 par Jérôme Monceaux, le créateur des robots Nao et Pepper, développe les Mirokaï. Ces robots d’accueil et d’assistance se déplacent sur une base sphérique et sont déployés à l’aéroport de Lyon, en EHPAD et en clinique aux États-Unis. Leur fondateur décrit une production qui se compte encore en dizaines d’unités, pas en milliers : l’échelle n’est pas celle d’Exotec, le positionnement non plus. Nous en parlions dans notre article sur Enchanted Tools.

Wandercraft, entreprise parisienne connue pour ses exosquelettes médicaux, a développé Calvin avec Renault. Depuis février 2026, ce robot travaille sur une vraie ligne de production à l’usine Renault de Douai, celle de la Renault 5 électrique. Sa tâche : la manutention des pneus. Il transporte jusqu’à 40 kilos en marchant, soit la charge la plus élevée du secteur selon Wandercraft, et le double de celle annoncée pour Optimus. Il n’a pas de tête, se commande à la voix, et tout ce qui ne sert pas sa mission a été retiré.

L’objectif affiché est de 350 robots déployés dans les usines du groupe d’ici fin 2027. Nous avions reçu Fabien Expert, CTO Hardware de Wandercraft, pour comprendre le passage de l’exosquelette médical à l’humanoïde industriel : l’entretien complet est ici.

La logique de Renault mérite d’être notée, parce qu’elle explique pourquoi un constructeur automobile investit dans la robotique. Le groupe apporte ce qu’il sait faire mieux que n’importe quelle startup : la montée en cadence et l’optimisation des coûts d’un objet fabriqué en série. Wandercraft apporte la robotique. C’est un transfert de savoir-faire industriel, pas un pari financier.

Pourquoi cet épisode compte

Si vous dirigez une usine, la question n'est pas de savoir qui gagnera la course aux robots humanoïdes. C'est de savoir quelle machine produira de la valeur sur votre ligne dans les dix-huit mois. Aujourd'hui, la réponse est presque toujours un robot spécialisé, souvent à roues, parfois français. Le robot universel arrivera. Il n'arrivera pas assez tôt pour figurer dans votre prochain budget d'investissement.

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