Robot humanoïde français : comment Enchanted Tools tient tête à la Chine

45 minutes. C’était le temps moyen d’un protocole de radiothérapie sur un enfant à l’Institut du Cancer de Montpellier – le temps de désamorcer le stress, les pleurs, l’angoisse du bunker vide. Depuis le déploiement d’un robot humanoïde français dans la salle de soins, ce temps disparaît quasi totalement. Le robot s’appelle Mirokaï, il mesure 1,23 m, il vient d’une planète imaginaire. Et il est fabriqué à Paris par Enchanted Tools, deeptech française cofondée par Jérôme Monceaux, créateur historique des robots Nao et Pepper. Simon Mencarelli, Directeur de l’industrialisation, raconte comment on fabrique en série un robot-personnage – et comment une startup française de 130 personnes défend sa singularité face aux mastodontes chinois.

L'épisode complet est disponible ici :

Pourquoi Enchanted Tools fabrique des personnages plutôt que des robots ?

Enchanted Tools conçoit ses Mirokaï – les robots Miroki et Miroka – comme des personnages de fiction dotés d’une histoire, d’un univers et de capacités explicitement délimitées, plutôt que comme des machines fonctionnelles. Ce parti pris permet d’aligner les attentes des utilisateurs sur ce que le robot sait réellement faire, et facilite son acceptation dans les lieux de vie et de soin.

« On ne fabrique pas des robots. On crée des personnages », résume Simon Mencarelli. La nuance n’est pas cosmétique. Un personnage arrive avec une mythologie, un caractère, des limites assumées. Là où un robot humanoïde classique – qui imite la forme humaine – crée une attente démesurée, le Mirokaï baguette le possible.

Le design suit la même logique. Ni humain, ni animal – quelque part entre les deux. Une tête expressive, des yeux conçus pour rassurer, et deux oreilles articulées de 30 centimètres qui portent une grande partie du langage non verbal du robot. Pour Simon Mencarelli, c’est ce qui permet aux Mirokaï d’entrer en pédiatrie ou en EHPAD sans déclencher de rejet.

L’autre choix radical : la saisie. Plutôt que de viser une main universelle – défi non résolu en robotique -, Enchanted Tools impose des poignées normalisées sur les objets que le robot doit manipuler. C’est un raccourci industriel assumé pour être time-to-market.

À quoi sert un robot humanoïde dans un hôpital pédiatrique ?

Un robot humanoïde social comme Mirokaï assure une présence émotionnelle continue auprès d’enfants exposés à des soins anxiogènes – typiquement la radiothérapie – dans des situations où aucun adulte ne peut rester dans la salle. Il rassure, répond aux questions, et désamorce le stress du protocole.

À l’Institut du Cancer de Montpellier, le robot accompagne depuis plusieurs mois une dizaine d’enfants âgés de 4 à 16 ans en traitement de radiothérapie. Selon le professeur en charge du projet, cité par Simon Mencarelli, l’expérience de soin est transformée : « Les enfants souhaitent revenir pour voir le robot. Et nos équipes oublient complètement le stress. »

Autre cas d’usage : les EHPAD de l’AP-HP, où les Mirokaï testent l’accompagnement des résidents. Une résidente aurait répété une vingtaine de fois, après une démonstration : « J’aimerais ce robot dans ma chambre pour soigner mes angoisses. » 

Simon Mencarelli est explicite sur le périmètre : le robot ne remplace pas l’humain. Il prend la place là où il n’y a personne. 

Dans la salle de radiothérapie, aucun adulte n'entre avec l'enfant. Là, on apporte une présence supplémentaire.

La nuance compte pour le débat éthique sur la robotique de soin.

Comment industrialiser un robot humanoïde en France ?

Enchanted Tools assemble ses Mirokaï sur une ligne pilote de 300 m² au cœur de Paris (18 rue de la Fontaine au Roi, 75011), avec une équipe dédiée, un ERP et un système qualité. La proximité entre la R&D et la fabrication permet une boucle d’apprentissage rapide et l’intégration en temps réel des évolutions techniques sur les robots déjà livrés aux clients en early access.

L’approche est inspirée du lean – le Toyota Production System, et son principe d’amélioration continue.

L'industrie qui gagne, c'est celle qui apprend plus vite que les autres

insiste Simon Mencarelli. Cette boucle courte n’est pas un luxe : c’est ce qui a permis cinq révisions du robot, des correctifs sur des oreilles qui chauffaient trop, des protections ajoutées sur les actionneurs des poignets après mise en contact avec le public.

L’autre brique, c’est la mise à jour à distance. Quand le tout premier robot a été expédié au Japon, les équipes ont passé des heures à le préparer pour éviter d’avoir à reprendre l’avion deux jours plus tard. Aujourd’hui, le robot s’auto-diagnostique et flashe les bons composants avec les bonnes mises à jour – logique très Tesla appliquée à un humanoïde.

Côté souveraineté, Enchanted Tools cible une production multi-sites : France, États-Unis, Asie. La startup, labellisée Deeptech par BPI France et lauréate de France 2030, a aussi développé en interne ses propres actionneurs avec d’autres acteurs français. C’est une brique concrète de réindustrialisation France.

La France peut-elle rivaliser avec la Chine en robotique humanoïde ?

Pas frontalement, selon Simon Mencarelli. La carte française n’est pas le volume ni la performance brute – terrains où la Chine domine déjà avec des entreprises comme UBTech qui produisent des robots en milliers d’unités – mais la singularité du robot social et la coopération sélective avec des partenaires étrangers.

Fin septembre, Simon Mencarelli est parti en Chine avec Jérôme Monceaux et deux directeurs techniques, pour visiter trois des plus gros acteurs locaux et une société française implantée à Shanghai. Verdict : la Chine excelle sur les capacités techniques et la cadence industrielle. Mais l’alchimie design + hardware + software qui crée un personnage comme Mirokaï reste rare au niveau mondial.

« Je ne sais pas s’il faut qu’on soit les meilleurs, mais il faut qu’on soit les plus différents », tranche Simon Mencarelli. La singularité décale la compétition : il ne s’agit plus de produire le plus performant, mais le plus accepté au milieu des humains.

Reste un sujet de souveraineté industrielle non résolu : la supply chain. Enchanted Tools identifie trois dépendances structurelles – les matières (terres rares, lithium), certains modules ou IP comme les GPU Nvidia, et le risque géopolitique des tarifs douaniers. La parade est full stack autant que possible, et alliances ciblées plutôt que repli national. « Il ne faut pas regarder les Chinois uniquement comme une menace. Aussi comme une opportunité. »

L’autre constat, plus inconfortable, concerne la vélocité d’exécution. En France, mobiliser cinq experts pour résoudre un problème prend cinq semaines. En Chine, le même collectif se débloque en deux heures et demie. C’est un écart culturel et organisationnel – pas seulement technologique – et c’est sans doute le vrai chantier de la robotique française.

Pourquoi cette épisode compte ?

L’industrialisation d’un robot humanoïde social en France est un test grandeur nature : peut-on créer une catégorie produit nouvelle – le robot-personnage – tout en gardant la maîtrise de la conception, de la production et de la chaîne de valeur ? Pour un dirigeant deeptech, l’épisode documente un arbitrage clé : time-to-market vs maturité technologique. Pour un ingénieur, c’est une démonstration concrète d’approche lean appliquée à un produit mécatronique complexe.

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