Shark Robotics : de Notre-Dame à l’Ukraine, la robotique française en première ligne

Un robot de 500 kilos. 10 heures par 900 degrés dans la nef de Notre-Dame. Avril 2019. Ce soir-là, le Colossus de Shark Robotics entre dans l’histoire de la robotique française – et dans celle des pompiers de Paris. Six ans plus tard, la PME de La Rochelle a livré 40 robots en Ukraine en sept mois. Résultat : les pertes chez les pompiers ukrainiens divisées par trois. Cyrille Kabbara, cofondateur de Shark Robotics et ancien du 13e régiment de dragons parachutistes, explique comment une boîte de 80 personnes tient tête aux américains et aux israéliens dans la robotique de défense.

L'épisode complet est disponible ici :

Comment fonctionne le robot pompier Colossus ?

Le Colossus est un robot pompier téléopéré de 500 kg, conçu par Shark Robotics à La Rochelle, capable d’intervenir dans des environnements allant jusqu’à 900 degrés grâce à ses chenilles, ses batteries propriétaires et une douzaine de modules de mission interchangeables.

Ce n’est pas juste un extincteur sur chenilles. Le Colossus embarque plus de 10 modules : extinction incendie, évacuation de blessés, transport de matériel, missions NRBC – nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques – et inspection. Un changement de module prend moins de 30 secondes, sans outil.

La particularité de Shark Robotics : la verticalité. L’entreprise développe ses propres batteries, son hardware, son software et ses systèmes embarqués.

On est l'une des seules entreprises de robotique à maîtriser le hardware, le software et la partie batterie

explique Cyrille Kabbara. Un choix dicté par l’opérationnel – quand un robot est déployé en zone de guerre ou dans un entrepôt en feu, il ne peut pas tomber en panne à cause d’un composant sur étagère mal adapté.

L’obsession de Shark depuis le premier jour : le close loop engineering – des cycles d’itération très courts entre ingénieurs et opérateurs de terrain. Les pompiers donnent leur retour, les ingénieurs modifient, on reteste. « Ça permet de mettre sur le terrain rapidement, de tester, d’itérer et de modifier le produit, mais surtout de susciter l’acceptation de l’utilisateur final », précise Kabbara.

Pourquoi la France a livré 40 robots en Ukraine ?

La France a financé la livraison de 40 robots Colossus aux pompiers ukrainiens via un fonds bilatéral de 200 millions d’euros, pour protéger les secouristes des frappes russes à répétition – les « double tap » – qui ciblent les premiers intervenants.

L’histoire commence en 2024. Les pompiers ukrainiens – 70 000 hommes sous le SESU, le State Emergency Service of Ukraine – s’entraînent chez les pompiers polonais. La Pologne utilise déjà une vingtaine de robots Shark. Les Ukrainiens voient les machines en action. Ils viennent à La Rochelle en mars 2024, testent pendant deux semaines, signent une lettre d’intention.

Le contrat est lancé sous couvert du fonds France-Ukraine. Shark livre par lots de 10. Assemblage d’un Colossus : trois jours, contre une à deux semaines auparavant.

On a été la première entreprise et la première startup French Tech à livrer ces produits là-bas

rappelle Kabbara.

Les résultats sur le terrain sont concrets. En sept mois de déploiement, les pompiers ukrainiens ont divisé leurs pertes par trois. Plus de 150 missions par mois avec les robots. L’usage principal n’est pas spectaculaire : évacuation de blessés, protection d’infrastructures énergétiques, extinction de feux après bombardements. « Ils préfèrent envoyer des robots pour aller trouver les victimes, les évacuer, commencer à éteindre les feux. Et si jamais il y a une deuxième frappe, c’est le robot qui encaisse. »

Shark prépare désormais une joint-venture en Ukraine pour assurer le maintien en conditions opérationnelles et capitaliser sur le retour d’expérience du terrain.

robot

Comment Shark Robotics reste leader face aux américains et aux israéliens ?

Shark Robotics conserve son avance par la combinaison de trois leviers : l’avance technologique sur la modularité, la préparation du terrain commercial à l’export, et une frugalité financière qui force l’agilité.

Cyrille Kabbara est direct :

Ce n'est pas le meilleur produit qui gagne à l'export. C'est celui qui a le mieux préparé le terrain.

Concrètement : s’appuyer sur les réseaux consulaires et diplomatiques français, faire du renseignement économique en amont, et prescrire ses spécifications techniques avant même l’ouverture des appels d’offres. « Qu’est-ce que vous croyez que font les américains ? Les israéliens ? Quand ils ouvrent un appel d’offres, seuls les israéliens ou les américains peuvent y répondre. »

Le problème structurel est européen. Les concurrents chinois, israéliens et américains bénéficient d’un soutien massif de leurs États – financement, renseignement économique, dumping commercial. En Europe, la commande publique reste frileuse.

90% des contrats passés par la DGA sont avec des grands groupes

pointe Kabbara. Les startups restent prisonnières de la sous-traitance en rang 2 ou 3.

Côté financement : Shark a levé environ 2 millions en seed, puis 10 millions en série A. À la conférence MARS de Jeff Bezos – seule entreprise française invitée – les américains étaient surpris. « Ils disaient : de notre côté, on aurait levé 100, 150 millions. » La frugalité à la française, comme Kabbara l’appelle, a un avantage : « En levant peu d’argent, ça nous a appris à avoir le sens du euro dépensé. » Shark est EBITDA positif. La boîte vit de ses ventes.

Robotique de défense : ce que le terrain ukrainien change pour les armées européennes

Le champ de bataille ukrainien impose un changement de paradigme radical : la killzone – la zone de front saturée par les drones FPV – est passée de 5 à 15 kilomètres et pourrait atteindre 25 à 30 kilomètres d’ici un an.

Les chiffres sont vertigineux. En 2025 : 30 000 drones terrestres sur le champ de bataille ukrainien. 70 000 tonnes de fret – logistique, munitions, vivres, soins – acheminées par des drones. La durée de vie d’un drone terrestre sur la killzone : 20 minutes.

Vous ne pouvez pas envoyer un camion. Vous ne pouvez pas envoyer un véhicule. Il est détruit

résume Kabbara. Toute la logistique du dernier kilomètre se fait par drone. Et contrairement au fantasme médiatique, 85% des missions de ces 30 000 drones terrestres sont de la logistique et de l’évacuation sanitaire – pas du combat armé.

Le message de Kabbara aux états-majors européens : « Allez jeter un coup d’œil sur la ligne de front. Vous ne pouvez pas envoyer une section de combat dans la killzone. Ça durerait 20 minutes. » Les armées françaises et européennes commencent à adapter leur doctrine. La Pologne, la Roumanie, l’Allemagne lancent des programmes expérimentaux. Mais le constat de Kabbara est lucide : les armées européennes, dimensionnées pour un corps expéditionnaire face à des insurgés, ne sont pas encore prêtes pour une guerre de haute intensité saturée par les drones.

Souveraineté industrielle : pourquoi l'Europe ne peut pas rater la robotique

Zéro constructeur européen de robots humanoïdes. Sur la soixantaine de projets mondiaux, tous sont américains, chinois ou israéliens. Pour Cyrille Kabbara, c’est le même scénario que le numérique il y a 15 ans – et l’Europe est en train de le rejouer.

Si je retire tout ce qui n'est pas européen, il me reste mon Bic et mon Clairefontaine

lâche Kabbara. Le constat est brutal. La dépendance technologique aux GAFAM est un fait accompli. Dans la robotique – bipède, humanoïde, industrielle – l’Europe a encore une fenêtre. Mais elle se referme.

L’enjeu dépasse la défense. Les robots humanoïdes vont s’immiscer dans toutes les verticales industrielles. « C’est une révolution industrielle qui est en train d’avoir lieu, comme la machine à vapeur », estime Kabbara. Si l’Europe n’a aucun constructeur, elle accepte demain des robots chinois ou américains dans ses usines et ses foyers – avec tout ce que ça implique en termes de données et de dépendance.

La solution passe par une politique industrielle européenne offensive : un « Buy European Act », une contractualisation directe entre commande publique et startups, et des mesures protectionnistes assumées.

80% des 90 milliards donnés à l'Ukraine par l'Europe ont servi à acheter des systèmes d'armes américains. En tant que contribuable européen, je suis révolté contre ça.

cyrille

Pourquoi cette épisode compte ?

Shark Robotics incarne exactement le type d’entreprise dont l’industrie française a besoin : une deeptech qui exporte, qui est rentable, et qui résout un problème concret sur le terrain. L’épisode pose une question que chaque dirigeant industriel devrait se poser : si une PME de 80 personnes à La Rochelle peut livrer 40 robots en zone de guerre en sept mois, qu’est-ce qui empêche l’écosystème européen de jouer dans la même ligue que les américains et les chinois ? La réponse de Cyrille Kabbara est claire : pas les compétences. L’écosystème.

Vous dirigez une entreprise industrielle ou deeptech. Votre technologie est supérieure. Mais vos cycles de vente sont trop longs, vos postes restent ouverts, vos investisseurs ne comprennent pas ce que vous faites.

C'est un problème de visibilité.

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