Sans métaux, pas de panneaux solaires, pas d’éoliennes, pas de batteries de véhicule électrique, pas de centrale nucléaire. Et pourtant, cette industrie est la grande oubliée du débat public sur la réindustrialisation française.
Bruno Jacquemin dirige l’A3M, l’Alliance Minerais, Minéraux et Métaux, née fin 2025 de la fusion de la Fédération française de l’Acier et de la Fédération des Minerais, Minéraux industriels et Métaux non ferreux. Il représente toute la chaîne amont : extraction minière, raffinage, première transformation.
Voici pourquoi la France dépend de la Chine sur les métaux, et ce que ça change pour tout dirigeant industriel qui pense sa chaîne d’approvisionnement.
L'épisode
Pourquoi la France dépend-elle de la Chine pour les métaux ?
La Chine a durci ses règles d’exportation de terres rares le 9 octobre 2025, exigeant un droit de regard sur l’usage final de tout produit contenant plus de 0,1 % de terres rares.
Pour Bruno Jacquemin, ce geste est un miroir. « Aujourd’hui, la Chine impose ses règles du jeu à l’Europe », résume-t-il. Il y voit une extraterritorialité du droit assumée, celle-là même que l’Europe reprochait aux États-Unis.
La dépendance ne date pas d’hier : dans les années 1980-1990, la France et l’Europe ont transféré volontairement le socle de leur industrie lourde vers l’Asie, jugée trop polluante et trop énergivore. Les pays qui l’ont récupérée n’en sont pas restés là – ils ont remonté toute la chaîne de valeur, jusqu’aux objets finis.
À lire aussi : Réindustrialisation : la France en a-t-elle les moyens ?
Quel est le poids réel de la France dans la production mondiale d'acier ?
La France a produit 9,8 millions de tonnes d’acier en 2025, soit environ 0,6 % d’une production mondiale de 1,85 milliard de tonnes, selon la World Steel Association. La Chine en pèse à elle seule un peu plus de la moitié, autour de 52 %, tandis que l’Union européenne représente environ 7 %.
L’industrie manufacturière française ne représente plus que 9,4 % du PIB, selon le tableau de bord France Industrie de janvier 2026 – contre environ 23 % au début des années 1980. C’est l’un des taux les plus bas de l’Union européenne, même si la France n’est pas littéralement la dernière : plusieurs pays, dont la Grèce et le Luxembourg, affichent une part encore plus faible.
Pourquoi la France n'a-t-elle presque plus de hauts fourneaux ?
Il existe deux façons de faire de l’acier : la voie fonte, qui réduit le minerai de fer au charbon et émet plus de deux tonnes de CO2 par tonne d’acier produite, et la voie électrique, qui refond de la ferraille recyclée et n’émet quasiment rien.
À l’automne 2025, au moment de l’interview, la France ne comptait plus que trois hauts fourneaux en fonctionnement : deux à Dunkerque, un à Fos-sur-Mer. ArcelorMittal a depuis relancé un second haut fourneau à Fos-sur-Mer en juin 2026, portant le total à quatre. Convertir un seul haut fourneau à l’hydrogène coûte, selon Bruno Jacquemin, entre 1,5 et 2 milliards d’euros. À l’inverse, 40 % de l’acier français est déjà produit par la voie électrique – une filière quasi décarbonée par nature, mais moins valorisée symboliquement que la sidérurgie historique.
Sur les grands noms de l’acier électrique cités par Bruno Jacquemin – Celsa, Riva, Beltrame, Swiss Steel/Ugitech, Dillinger (filiale de l’allemand SHS) – un seul a son siège social en France : Aubert et Duval, positionné sur une niche d’aciers spéciaux.
Que propose l'A3M pour relancer l'industrie française des métaux ?
Bruno Jacquemin met trois mesures sur la table.
D’abord, la réciprocité des normes – ce qu’il appelle le level playing field : cesser d’importer des produits fabriqués avec des polluants ou des atteintes aux droits humains que l’Europe s’interdit sur son propre sol.
Ensuite, le contenu local : s’assurer qu’un produit étiqueté « Made in France » ou « Made in Europe » comporte une part réelle de valeur ajoutée produite sur le continent, des métaux jusqu’à l’objet fini.
Enfin, la commande publique : orienter les dizaines de milliards d’euros de marchés publics – nucléaire, réseaux électriques, matériel ferroviaire – vers des producteurs français et européens. « La souveraineté, c’est maîtriser ses dépendances », résume-t-il. Pas les nier, pas les subir – les cartographier, puis choisir où on accepte de dépendre et où on ne l’accepte plus.
Pourquoi cet épisode compte
Un dirigeant industriel qui pense sa chaîne d'approvisionnement sans regarder les métaux qui la composent construit sur du sable. La transition énergétique - batteries, éolien, solaire, nucléaire - repose entièrement sur une industrie que la France a laissée filer pendant quarante ans. La reconquête ne se jouera pas sur un coup de communication, mais sur des choix de prix, de normes et de commande publique assumés dans la durée.
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À écouter aussi : Robot humanoïde français : comment Enchanted Tools tient tête à la Chine.
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