Pénurie de turbines à gaz : la bataille pour l’électricité

Par Matthieu Poulain, Planète Ingénieur. Analyse documentée le 13 septembre 2026. Lecture : 11 min.

Avoir du gaz, du pétrole ou de l’uranium ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir fabriquer ou obtenir les équipements qui permettent de les transformer en électricité, puis de l’acheminer.

La course à l’intelligence artificielle remet cette évidence au premier plan. Nous suivons les puces, les GPU et les investissements dans les data centers. Beaucoup moins les usines qui fabriquent leurs moyens d’alimentation électrique.

Pourtant, la pénurie de turbines à gaz peut peser sur la localisation et le calendrier des nouvelles centrales. Elle ajoute une contrainte aux pays qui comptaient sur le gaz pour développer leur industrie ou faire évoluer leur mix électrique, c’est-à-dire la répartition de leur production entre les différentes sources d’énergie.

L’enjeu dépasse la consommation des serveurs : il concerne aussi les projets qui pourront démarrer pendant que les autres attendent leurs équipements.

L’épisode complet est disponible ici :

Pourquoi l’IA accentue-t-elle la pénurie de turbines à gaz ?

L’IA ajoute une demande électrique rapide et concentrée à une industrie dont les capacités ne peuvent pas augmenter au même rythme.

Dans son rapport de 2026, l’Agence internationale de l’énergie prévoit que la consommation mondiale des data centers passe de 485 TWh en 2025 à environ 950 TWh en 2030. Ce périmètre inclut l’ensemble des centres de données, pas seulement ceux consacrés à l’IA. L’agence relève également une hausse de 70 % des commandes de turbines à gaz en 2025. Ces deux évolutions témoignent d’une tension croissante, sans permettre d’attribuer toute la demande de turbines à l’intelligence artificielle. Source : AIE, Key Questions on Energy and AI.

Le gaz intéresse les développeurs parce qu’il permet de produire une puissance pilotable : sa production peut être commandée dans les limites techniques de l’installation. En cycle combiné, les gaz chauds sortant de la turbine servent à produire de la vapeur, qui entraîne une seconde turbine. Cette récupération de chaleur améliore l’utilisation du combustible.

Mais l’alimentation des data centers repose sur un ensemble de moyens. Les renouvelables, le stockage, le nucléaire et les réseaux y participent aussi. Dans son scénario central publié en 2025, l’AIE attribuait aux renouvelables environ la moitié de la croissance mondiale de leur demande électrique jusqu’en 2030. Source : AIE, Energy and AI.

Le problème tient donc autant au calendrier qu’au choix technologique. Une solution peut être pertinente sur le papier et arriver trop tard pour un projet donné.

Pourquoi ne suffit-il pas d’agrandir les usines de turbines ?

Augmenter la production exige de faire progresser ensemble les pièces critiques, les procédés, les fournisseurs et les équipes.

Une turbine industrielle assemble des technologies exigeantes. Certaines pièces ont des formes complexes, difficiles à obtenir par usinage seul. Mitsubishi décrit notamment l’utilisation de la fonderie de précision à cire perdue pour fabriquer des composants aux géométries et aux tolérances contraignantes. Source : Mitsubishi Heavy Industries Power Precision Casting.

L’usine d’assemblage est la partie visible de cet ensemble. Ajouter un poste d’assemblage ne résout pas un manque de pièces en amont. Il faut aussi préserver la qualité et la répétabilité lorsque les volumes augmentent.

Dans sa présentation de mai 2026, Mitsubishi explique privilégier les gains de productivité avant les investissements supplémentaires en équipements. Le groupe mentionne des extensions dans les pièces chaudes et la fonderie de précision, ainsi que l’examen des capacités fournisseurs et des ressources d’ingénierie avant signature des contrats. Source : MHI, questions-réponses des résultats annuels.

Cela éclaire un arbitrage rarement visible depuis un carnet de commandes : le fabricant doit augmenter ses livraisons sans promettre davantage que ce que sa chaîne industrielle pourra réellement exécuter.

Dans l’épisode, je le formule ainsi :

« On peut stocker des pièces, on peut pas stocker des compétences et du savoir-faire. »

Matthieu Poulain, épisode consacré aux turbines à gaz.

Les compétences s’entretiennent par la pratique, la transmission et la continuité des équipes. Leur disponibilité fait partie de la capacité de production.

Qui obtient les machines quand les créneaux de fabrication sont réservés ?

L’accès aux équipements dépend des engagements commerciaux et de la faisabilité du projet, au-delà de son besoin d’électricité.

La réservation est devenue une donnée suivie par les fabricants. Au deuxième trimestre 2026, GE Vernova publie un total de 116 GW regroupant son carnet d’équipements Gas Power et ses accords de réservation de créneaux. Ce total ne représente donc pas uniquement des commandes fermes. Source : GE Vernova, résultats du deuxième trimestre 2026.

Pour comprendre ce que cela change, il faut regarder le projet complet. Un développeur doit pouvoir financer les équipements, obtenir ses autorisations, organiser son raccordement et sécuriser les revenus de sa future centrale.

Notre lecture est la suivante : la rareté donne davantage de poids à la capacité d’engagement des acheteurs. Le besoin industriel d’un territoire ne garantit pas que son projet réunira toutes ces conditions assez tôt.

Cela ne signifie pas qu’un fabricant accorde systématiquement la priorité à un hyperscaler. Les documents publics ne donnent pas accès à l’ensemble des arbitrages contractuels. En revanche, ils montrent que les projets se construisent désormais avec une attention explicite à la disponibilité des machines.

Et même lorsqu’un acheteur a sécurisé ses turbines, il reste d’autres obstacles à franchir.

Que révèle le transfert prévu des Philippines vers l’Indiana ?

Le cas Pagbilao–Merom montre comment des équipements déjà fabriqués peuvent être réaffectés à un autre projet et à un autre pays.

Selon la synthèse publiée par l’IEEFA, les turbines d’Energy World Corporation étaient destinées à son projet gaz à Pagbilao, aux Philippines. Leur vente à Hallador Energy ouvre une autre destination : l’Indiana. L’institut y voit un nouvel échec pour le projet philippin. Source : publication de l’IEEFA Asia Pacific.

Les annonces de l’acheteur permettent de préciser la chronologie.

Date Ce qui est documenté
1er juin 2026 Hallador annonce un accord d’achat de 350 millions de dollars portant sur des turbines à gaz Siemens, des alternateurs, une turbine à vapeur et des équipements annexes. Les turbines n’ont jamais été mises à feu.
10 août 2026 Hallador indique que le démontage est en cours et que l’expédition reste prévue pour septembre. Le groupe vise une décision finale d’investissement en septembre et une mise en service au second semestre 2028.

Sources : annonces Hallador du 1er juin et du 10 août 2026.

Deux distinctions comptent. L’annonce d’un achat ne vaut pas mise en service d’une centrale. Et la présence d’une turbine à vapeur dans les équipements acquis ne signifie pas que le projet américain sera immédiatement un cycle combiné : Hallador présente Turtle Creek comme un projet de pointe d’environ 460 MW.

La fiche du projet le situe sur le site existant de Merom, dans une zone du réseau MISO ayant besoin de capacités supplémentaires. Elle décrit une production destinée aux besoins régionaux. Elle ne démontre pas une alimentation exclusivement dédiée à un data center. Source : Hallador, présentation de Turtle Creek Gas.

Ce cas établit une réaffectation industrielle. Il ne suffit pas à prouver que l’IA a causé l’échec du projet philippin. Pour l’affirmer, il faudrait établir ce qui serait arrivé à ce projet en l’absence de la demande américaine.

La leçon reste forte : des équipements inutilisés dans un projet peuvent acquérir une valeur stratégique pour un autre. Les machines voyagent ; le calendrier de production électrique qu’elles rendent possible change avec elles.

La pénurie de turbines à gaz peut-elle prolonger le recours au charbon ?

Oui, si les nouvelles capacités attendues sont retardées et que le système doit continuer à s’appuyer sur ses centrales existantes. Mais ce résultat dépend du pays et des alternatives disponibles.

En août 2026, Wood Mackenzie prévoit la mise en service de seulement 14,9 GW de nouvelles capacités au gaz d’ici 2030 dans six marchés d’Asie du Sud-Est, pour environ 53 GW visés par les gouvernements. Il s’agit d’une prévision d’exécution, pas d’un volume déjà annulé.

Le cabinet cite plusieurs contraintes : turbines, financement, combustible et infrastructures. Son analyse de l’Indonésie souligne que le charbon domestique limite les risques immédiats pour l’approvisionnement, mais peut ralentir la décarbonation. Elle relève aussi un effort accru en faveur du solaire. Source : Wood Mackenzie, étude régionale du 4 août 2026.

Deux trajectoires deviennent donc possibles. Un système peut faire fonctionner plus longtemps les moyens existants. Il peut aussi accélérer d’autres investissements pour réduire sa dépendance au projet retardé.

Aux Philippines, l’IEEFA signale justement le développement de projets renouvelables et du solaire en toiture dans son analyse des difficultés du gaz. Source : IEEFA Asia Pacific.

Ces réponses ne sont pas interchangeables. Il faut comparer la puissance disponible aux heures critiques, le stockage, les possibilités d’importation, le réseau et la rapidité d’exécution.

C’est ici que se situe l’effet indirect à examiner : la tension sur les équipements peut changer l’ordre dans lequel les solutions arrivent, et donc le mix utilisé entre-temps. Une estimation sérieuse des émissions supplémentaires exigerait toutefois une analyse de chaque système électrique. On ne peut pas la déduire du seul nombre de turbines manquantes.

Quels autres équipements limitent les projets, et comment sortir de la pénurie ?

Les turbines ne sont qu’un maillon : la production, le raccordement et l’acheminement doivent être prêts ensemble.

L’AIE distingue les difficultés d’approvisionnement en équipements des délais d’autorisation, qui restent une cause majeure de retard des projets de transport électrique. Dans son enquête publiée en 2025, elle documente les ordres de grandeur suivants :

Équipement Fonction Contrainte documentée
Grande turbine à gaz Entraîner un alternateur pour produire de l’électricité Livraison pouvant prendre plusieurs années ; délai variable selon le modèle et le contrat
Grand transformateur de puissance Adapter la tension entre les niveaux du réseau Approvisionnement pouvant atteindre quatre ans
Câble de transport électrique Acheminer l’électricité Deux à trois ans dans l’enquête
Certains câbles à courant continu Assurer des liaisons particulières, notamment sur longue distance Attente pouvant dépasser cinq ans

Sources : AIE, Energy and AI et Building the Future Transmission Grid. Ces durées décrivent les périmètres étudiés, pas tous les équipements du marché.

Cette distinction a une conséquence pratique : disposer d’une centrale ne garantit pas de pouvoir alimenter le site souhaité. Choisir une autre technologie de production ne fait pas non plus disparaître les besoins de réseau.

Les fabricants investissent. En juillet 2026, GE Vernova annonce une trajectoire de production annuelle de turbines à gaz de 20 GW au troisième trimestre 2026, puis 24 GW en 2028 et 30 GW en 2030. Ce sont des objectifs industriels annoncés. Source : GE Vernova.

Siemens Energy a présenté en février 2026 un programme américain d’un milliard de dollars couvrant les turbines et les équipements de réseau, accompagné de recrutements et de formation. Le périmètre dépasse donc la seule fabrication de turbines. Source : Siemens Energy.

Mitsubishi apporte une précision utile dans ses résultats du premier trimestre de l’exercice 2026 : le doublement envisagé de ses capacités ne conduit pas le groupe à doubler immédiatement ses prises de commandes. Il explique ajuster ses engagements aux progrès effectivement constatés dans la montée en capacité. Source : MHI.

La sortie de la pénurie se joue dans ces écarts entre annonce, fabrication et livraison. Elle passe aussi par une meilleure utilisation des actifs existants et par des projets dont les différentes composantes avancent ensemble.

Pour la souveraineté industrielle et la réindustrialisation en France, la question dépasse donc l’origine du combustible. Elle concerne les équipements que nous pouvons produire, ceux que nous devons importer et les compétences que nous entretenons.

La sécurité énergétique se prépare aussi dans les fonderies, les ateliers d’assemblage et les centres de formation. C’est là qu’une partie des choix électriques de demain devient réalisable.


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Méthode : article préparé à partir de l’épisode et de recherches documentaires assistées par IA. Les sources sont liées dans le texte ; les prévisions restent distinguées des faits réalisés.

Écrit par Matthieu Poulain, Planète Ingénieur · LinkedIn · 10 min de lecture