Souveraineté numérique : les 75 milliards de data centers sont-ils une illusion ?

75 milliards d’euros annoncés à Choose France pour des data centers. Drapeau tricolore, Macron en une. Sauf que le fonds qui investit est japonais, le hardware sera américain, et la France ne fournit que le terrain et l’électricité. Alors : souveraineté réelle ou récit qu’on se raconte ? Thierry Bonnin, CEO Advisor chez Alcatel-Lucent Enterprise et membre de la Commission Réforme Sphère publique du Medef, défend la souveraineté technologique depuis près de trente ans. Il démonte l’illusion, explique le vrai risque – la donnée – et livre un plan d’action pour les dirigeants.

L'épisode complet est disponible ici :

Les data centers financés en France sont-ils vraiment souverains ?

Non, pas au sens strict. Les data centers annoncés en France sont majoritairement financés par des fonds étrangers et équipés de matériel américain – seuls les emplois, le foncier et le cadre juridique restent français. La souveraineté sur la donnée, elle, n’est pas garantie.

Thierry Bonnin distingue trois niveaux. Le financement d’abord : au-delà des 115 milliards de SoftBank, les grands data centers français reposent déjà sur Mubadala – le fonds d’Abu Dhabi via sa filiale Core42 -, Microsoft et Amazon.

La France comme l'Europe n'est pas présente dans les investissements.

Le hardware ensuite. Les GPU et les serveurs sont américains. D’où la vraie question : à qui appartient la donnée ? Si l’infrastructure est américaine, elle tombe sous le droit américain.

Restent les garanties françaises. Ce seront des sociétés de droit français, avec des employés français, capables d’opérer jusqu’au niveau 2.

Le niveau 3, dans la plupart des cas, est géré directement par ces entreprises américaines.

La maintenance critique échappe donc au contrôle national.

Salle de serveurs dans un data center, illustration de la souveraineté numérique et des infrastructures cloud en France

Qu'est-ce que le Cloud Act et quels risques pour les données européennes ?

Le Cloud Act est une loi américaine qui oblige toute entreprise soumise au droit des États-Unis à transmettre les données qu’elle héberge, y compris stockées hors du territoire américain, sur requête d’un procureur. Toute donnée européenne sur une infrastructure américaine est concernée.

Thierry Bonnin rappelle un aveu marquant.

Microsoft, devant la commission du Sénat, a reconnu que si un procureur américain les sommait de fournir les données, ils étaient obligés de les transmettre.

Le risque n’est pas théorique : par simple décret, un président américain peut couper les accès.

Il illustre par le cas du juge Nicolas Guillou – magistrat français de la Cour pénale internationale placé sous sanctions américaines. Du jour au lendemain, ses comptes Amazon et PayPal, ses cartes Visa et MasterCard, son accès à Netflix ou à Ticketmaster ont été coupés. Même son assureur, présent aux États-Unis, a cessé de le couvrir.

L’échelle du problème est vertigineuse. L’Europe achète environ 280 milliards d’équipements et logiciels cloud américains, et 80 % du marché du cloud européen est détenu par Amazon, Google et Microsoft. Si rien ne change, cette dépense atteindra 500 milliards d’ici cinq ans, dont seulement 10 % de la valeur resterait en Europe.

Peut-on encore reconquérir la souveraineté technologique française ?

Oui, mais seulement à l’échelle européenne et sur un mode hybride – la France seule n’a ni la capacité de produire des semi-conducteurs ni celle de fabriquer des GPU performantes. La souveraineté totale est jugée illusoire par Thierry Bonnin.

Il situe la rupture dans les années 90, avec la délocalisation industrielle.

Alcatel, du jour au lendemain, a annoncé que ses 200 usines fermaient : on est devenu un pays sans usine.

Le démantèlement d’Areva a suivi, envoyant les ingénieurs du nucléaire chez Toshiba ou Westinghouse. Savoir-faire perdu avec l’industrie.

La France a bien tenté de réindustrialiser après le Covid – vrai électrochoc qui a révélé la dépendance du pays. Mais l’effort n’a pas été relayé par la commande publique, à la différence des États-Unis où Microsoft, Google et le Pentagone avancent main dans la main.

Le blocage est aussi culturel. Il oppose la fierté industrielle allemande – « j’achète d’abord allemand, même un peu plus cher » – au réflexe français du moins-disant.

Les Français sont fiers dans le stade.

Ils peinent en revanche à faire jouer la préférence européenne. Le Buy European Act, censé favoriser les fournisseurs du continent, bute d’ailleurs sur le critère d’actionnariat majoritairement européen.

Comment une entreprise peut-elle protéger ses données sensibles ?

En cartographiant ses outils, en isolant ses données sensibles et en migrant celles-ci vers des solutions de droit européen. C’est le plan d’action en trois étapes que Thierry Bonnin recommande à tout dirigeant.

Première étape : cartographier tous les outils utilisés et identifier à quelle juridiction ils sont soumis. Droit français, tranquille. Droit américain, chinois ou autre régime extraterritorial, vigilance.

Deuxième étape : trier. R&D, finance, données clients – le dirigeant doit distinguer clairement ce qui est sensible de ce qui ne l’est pas.

Troisième étape : basculer les données sensibles vers des outils européens, régis par un droit protecteur. Selon Thierry Bonnin, seuls 15 % des chefs d’entreprise mesureraient aujourd’hui le risque réel. La priorité technique reste l’infrastructure.

Avant même de toucher aux outils, il faut bâtir une infrastructure résiliente.

Un cloud sécurisé qui transite par des réseaux vulnérables aux backdoors ne protège rien.

Câbles à fibre optique, illustration de l'infrastructure réseau résiliente et de la protection des données sensibles

Pourquoi cet épisode compte ?

La souveraineté numérique n’est plus un débat d’experts : elle conditionne la survie des entreprises face au droit extraterritorial. Pour un dirigeant industriel ou un fondateur deeptech, la dépendance au cloud américain est un risque juridique concret, pas une abstraction géopolitique. Cet épisode connecte la question à la réindustrialisation et à la commande publique européenne. Il offre surtout une feuille de route actionnable pour reprendre le contrôle de ses données sensibles.

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