42 % de rendement. Une machine qui ne produit que 4 heures sur 10, sans que personne ne sache pourquoi. Chez Hutchinson, filiale de Total, la cause tenait à des paniers déformés que les opérateurs remettaient en place sans y penser. Une fois le problème mesuré et corrigé, la ligne est passée à plus de 70 %. C’est ce que fait TeepTrak, startup française de performance industrielle basée à Paris. François Coulloudon, son fondateur et ancien du BCG, explique comment on rend une usine visible – et pourquoi la France ne se réindustrialisera pas sans baisser ses coûts.
L'épisode complet est disponible ici :
Comment améliorer le rendement d'une machine industrielle ?
Pour améliorer le rendement d’une machine, il faut d’abord mesurer précisément quand elle s’arrête et pourquoi – ce que la plupart des usines ne savent pas faire. TeepTrak branche un capteur sur la machine, récupère son état en temps réel, et demande à l’opérateur de renseigner la cause de chaque arrêt.
Le TRS – taux de rendement synthétique, l’indicateur qui mesure le pourcentage de temps où une machine produit réellement par rapport à son potentiel – est le point de départ. Beaucoup d’usines pensent le connaître. Peu le mesurent vraiment.
Si on n'a pas cette information, on est un peu aveugle.
François Coulloudon
Le système transforme cette donnée en tableaux de bord que le directeur de production utilise pour agir.
Pourquoi une machine ne produit-elle pas à 100 % ?
Contrairement à une idée reçue, une machine qui s’arrête n’est presque jamais en panne. Elle attend un opérateur, des pièces, un changement de format, un réglage, ou fait l’objet d’une maintenance.
Les machines ne tombent pas souvent en panne.
François Coulloudon
C’est pour ça que TeepTrak implique l’opérateur : lui seul peut renseigner ces micro-arrêts que les systèmes automatiques ne détectent pas.
Le cas Hutchinson illustre la mécanique. La machine à laver, goulot de l’usine, tournait à 42 %. En interrogeant les opérateurs à chaque arrêt, TeepTrak a fait remonter un motif récurrent : des paniers bloqués dans la boucle. Ces paniers étaient vieux et déformés. L’usine les a remplacés et a gagné près de 30 points de rendement.
On livre la data. Ensuite c'est au client de se prendre en main et de trouver la solution.
François Coulloudon
Faut-il produire son hardware en France ou en Asie ?
TeepTrak assemble son hardware à Paris, malgré des coûts plus élevés, pour garantir la qualité au point d’entrée de la donnée. Le module de captation est assemblé et testé en France, avec un taux de non-qualité inférieur à 1 pour 1000.
L’entreprise avait pourtant essayé la sous-traitance en Asie. Un lot de tablettes assemblées en Chine est arrivé avec de gros défauts. Impossible de le renvoyer : les tablettes, homologuées pour l’Europe, étaient refusées à la frontière chinoise faute d’homologation locale.
On apprend à être doublement prudent quand on travaille à l'étranger.
François Coulloudon
L’anecdote a fait basculer la décision : concevoir en France, assembler en France, ne garder à l’étranger que l’achat de composants électroniques inévitables.
Comment réindustrialiser la France face à la Chine ?
Selon François Coulloudon, la France ne se réindustrialisera pas en injectant de l’argent public, mais en redevenant compétitive sur deux coûts : l’énergie et la main d’oeuvre. Injecter des fonds dans une industrie non rentable ne la rend pas rentable – ça reporte l’échéance.
Son constat est frontal.
Si les gens n'investissent pas dans l'industrie en France aujourd'hui, c'est qu'elle n'est pas rentable.
François Coulloudon
Le diagnostic vaut mieux que le financement : il faut chercher la cause racine.
Le fondateur note que la France produit encore des produits de niche – défense, aéronautique – mais qu’une balance commerciale ne peut pas tenir uniquement sur des niches. Et il prévient : les avions chinois deviendront compétitifs d’ici dix à quinze ans.
Sur les commodités – médicaments de base, usinage, injection plastique – la bataille est déjà largement perdue face à la Chine, où un moule coûte 5000 euros contre 30 000 à 40 000 en France.
Comment une startup française devient-elle rentable en Chine et aux États-Unis ?
TeepTrak est rentable en Chine et proche de la rentabilité aux États-Unis, ce qui reste rare pour une startup française. La clé : des équipes commerciales locales, une personne de confiance sur place, et une infrastructure serveur maîtrisée dans un pays où la connectivité est complexe.
La filiale chinoise, installée à Shenzhen, a mis près de trois ans à devenir rentable.
Il a fallu beaucoup de résilience.
François Coulloudon
Le bureau américain, ouvert récemment, sert désormais des clients comme Alstom sur leur propre fuseau horaire.
Le produit se déploie aujourd’hui dans une trentaine de pays et une vingtaine de langues. Cette couverture mondiale est valorisée par les clients internationaux, qui pilotent des usines partout dans le monde.
Pourquoi cet épisode compte ?
François Coulloudon parle à la fois en opérateur et en dirigeant. Il montre comment une PME industrielle française peut être rentable en Chine et aux États-Unis, là où beaucoup échouent. Et il pose sans détour la question des coûts – énergie, main d’oeuvre – qui décide de la réindustrialisation. Un épisode utile pour tout ingénieur, dirigeant ou entrepreneur deeptech qui veut comprendre la compétitivité industrielle sans langue de bois.
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