15 à 20 % de la commande publique fléchée vers les entreprises nationales en France. 60 à 80 % en Allemagne. Cet écart, Natacha Polony en fait le symptôme d’un renoncement. Directrice de la revue L’Audace, ancienne directrice de Marianne, elle inverse le débat habituel sur la réindustrialisation : la France n’a pas trop dépensé, elle a trop peu produit. Commande publique, épargne mal orientée, filière nucléaire sabordée – elle démonte les mécanismes d’un déclassement qui, selon elle, relève d’abord d’un manque de courage politique.
L'épisode complet est disponible ici :
Pourquoi la France s'est-elle désindustrialisée ?
La désindustrialisation française vient d’un choix idéologique des élites, pas d’une fatalité économique. Selon Natacha Polony, une génération de dirigeants a jugé l’industrie dépassée et préféré une économie de services et de tourisme.
Elle rappelle un mécanisme que le discours public oublie : l’industrie irrigue l’ensemble du territoire, quand les services se concentrent dans les métropoles.
Un emploi industriel crée deux emplois de service autour.
Natacha Polony
Le résultat est un bilan carbone flatteur mais trompeur. « C’est normal, on produit plus rien. Donc on a un bilan carbone délicieux », résume-t-elle. Produire moins n’a pas réduit l’empreinte réelle : la consommation a été importée, avec la dépendance qui l’accompagne.
La France a-t-elle les moyens de se réindustrialiser malgré la dette ?
Oui, et Natacha Polony prend le problème à l’envers : la dette n’est pas la cause qui empêche de produire, elle est la conséquence du fait qu’on ne produit plus assez.
La France n'est pas un pays qui dépense trop.
Natacha Polony
Elle reconnaît des dépenses à rationaliser et un vrai problème sur le poids des retraites, porté selon elle presque entièrement par le travail et les actifs. Mais le cœur du problème reste une création de richesse insuffisante.
Deux leviers concrets ressortent. D’abord la commande publique : l’écart entre 15-20 % en France et 60-80 % en Allemagne prive les entreprises françaises de débouchés. Ensuite l’épargne : Natacha Polony cite environ 6 250 milliards d’euros d’épargne, orientés vers des fonds de pension américains plutôt que vers l’industrie nationale, faute de produits financiers adaptés.
Qu'est-ce qu'une filière industrielle stratégique ?
Une filière stratégique est un secteur dont dépend la capacité d’un pays à produire seul ce qui relève de ses enjeux vitaux – défense, santé, énergie, alimentation. Pour Natacha Polony, la souveraineté industrielle commence par identifier ces filières et accepter de les protéger.
Quand vous n'avez plus d'industrie chimique, vous n'avez plus d'industrie d'armement.
Natacha Polony
Même logique pour l’acier. On veut réarmer tout en laissant disparaître les briques de base qui rendent le réarmement possible. Sa proposition : définir les filières vitales, y déroger aux règles qui les fragilisent, et flécher la commande publique vers elles. Le tout sans sortir de l’Union européenne, mais en défendant fermement les intérêts français à l’intérieur – au besoin par une politique de la chaise vide. Elle cite les usines qui ferment – Grandpuits, des sites de la chimie – pendant que les politiques restent silencieux sur les industries critiques.
Pourquoi la France a-t-elle abandonné sa filière nucléaire ?
La filière nucléaire française a été sabordée par une succession de choix politiques, dont un accord électoral entre le Parti socialiste et les écologistes en 2011. Natacha Polony parle d’un « torpillage » assumé.
Elle décrit d’abord des années sans investissement, vécues « sur les restes du plan Messmer » – le programme qui a bâti le parc nucléaire français dans les années 1970 – sans recruter les futurs ingénieurs. Puis la négociation de 2011 entre Cécile Duflot et Martine Aubry, actant l’abandon du nucléaire pour un accord aux législatives de 2012, prolongée par les gouvernements suivants jusqu’à la fermeture de Fessenheim.
Elle pointe aussi le rôle de la concurrence européenne. L’Allemagne a poussé, via la taxonomie européenne, pour empêcher le classement du nucléaire comme énergie décarbonée, tout en cherchant à faire reconnaître le gaz comme énergie de transition.
Sur la recherche, Natacha Polony rappelle l’abandon du projet Astrid – un réacteur à neutrons rapides capable de fermer le cycle du combustible – stoppé en 2019. Elle oppose ce renoncement à l’avance chinoise. Précision factuelle : l’annonce chinoise de juillet 2025 porte sur la finalisation du design du réacteur commercial CFR-1000, tandis que le démonstrateur CFR-600 a démarré fin 2023. La France, pionnière sur le papier avec Superphénix puis Astrid, a bien laissé filer cette avance.
Sa conclusion sur l’énergie est directe : pas d’industrie sans énergie fiable et peu chère. Elle plaide pour sortir de l’indexation des prix de l’électricité sur le gaz et pour revoir la PPE – la programmation pluriannuelle de l’énergie – qu’elle juge encore trop guidée par des dogmes.
Pourquoi cet épisode compte ?
Pour un dirigeant industriel ou un fondateur deeptech, le message est opérationnel. La réindustrialisation ne se joue pas seulement sur l’innovation, mais sur des leviers publics concrets : commande publique fléchée, épargne orientée vers la production, énergie compétitive. Ces trois points conditionnent la capacité des entreprises françaises à exister face à des concurrents soutenus par leurs États. La souveraineté industrielle n’est pas un slogan, c’est une chaîne de décisions.
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