Delta Dore : produire 100 % en France, le pari qui tient

95 % de l’électronique mondiale sort de Chine et d’Asie. Delta Dore, PME bretonne fondée dans les années 1970, produit quasiment tout ce qu’elle vend en France, et pour le reste en Allemagne.

Pascal Portelli dirige Delta Dore depuis 2017. Avant d’arriver à la tête du directoire, il a fait l’essentiel de sa carrière dans l’électronique grand public, chez des fabricants de box internet et de décodeurs, en partie produits ou sous-traités en Asie.

Ce double regard, la délocalisation vécue de l’intérieur puis le choix inverse chez Delta Dore, explique pourquoi ce pari tient économiquement, pas seulement par conviction. Et comment son entreprise vend en parallèle une solution technique pour réduire la facture énergétique du premier poste d’émissions de CO2 au monde : le bâtiment.

L'épisode

Pourquoi produire en France coûte-t-il encore plus cher qu'en Chine ?

Produire en France reste plus cher qu’en Chine, mais l’écart se resserre chaque année, selon Pascal Portelli.

Delta Dore s’appuie sur deux leviers qu’elle juge décisifs : la stabilité réglementaire et le crédit d’impôt recherche. Sur le premier point, Portelli est direct : « il y a rien de pire, quand on est dans une entreprise, que de faire des coups de barre à gauche, des coups de barre à droite, d’investir et puis de se dire deux ans après : ben non, le contexte a changé, il faut que je fasse autre chose. »

Sur le crédit d’impôt recherche, régulièrement remis en question dans le débat public : « c’est un truc qui est vraiment bien fait en France, ce sont des impôts qu’on paie en moins quand on fait de la recherche, c’est un vrai avantage. » Le durcir reviendrait, selon lui, à pousser les ingénieurs à quitter la France.

Comment une PME bretonne reste-t-elle compétitive en produisant 100 % local ?

En rapprochant sa chaîne de fournisseurs et en misant sur l’automatisation, pas en vendant plus cher au nom du « made in France ».

Delta Dore travaille avec des sous-traitants proches, notamment en plasturgie : « nos deux principaux fournisseurs, ils sont dans un rayon de quarante kilomètres, et on est un gros client pour eux. Donc on se fait la courte échelle et on s’accompagne. » Cette proximité a fait ses preuves pendant les tensions sur les composants de 2021-2022 : l’entreprise pouvait « produire des produits par paquets de cent, de cinq cents, de deux mille, et servir des clients en quelques jours, là où ceux qui étaient en Asie avaient un petit peu plus de problèmes. »

Mais Portelli refuse l’angélisme sur le « made in France » comme argument de vente : « tout le monde est sensible au made in France, mais pas prêt à payer vingt, trente, quarante pour cent de plus. » D’où le recours croissant à la robotisation pour rester au bon prix.

La domotique peut-elle vraiment faire baisser la facture énergétique d'un logement ?

Oui, et de façon mesurable : chauffage, eau chaude et climatisation concentrent l’essentiel de la consommation d’un foyer, et un thermostat programmé correctement fait gagner 15 à 30 % sur ce poste.

Le bâtiment représente 37 % des émissions mondiales de CO2 liées à l’énergie, selon le dernier rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement, davantage que les transports. Portelli s’appuie sur ce constat pour défendre la pertinence de son métier plutôt qu’un gadget de geek.

Exemple chiffré : le gestionnaire bioclimatique – un système qui synchronise volets roulants, chauffage et climatisation selon la météo et les habitudes du foyer. « Tu vas consommer pour cinquante centimes d’électricité dans l’année et tu vas éviter trois cents euros de notes de clim. » Sur le chauffage seul, moduler la température selon les horaires de retour : « tu fais quinze, vingt, vingt-cinq jusqu’à trente pour cent d’économie. »

Qu'est-ce qui freine l'adoption de la domotique en France ?

Trois freins reviennent systématiquement selon Portelli : le prix perçu, la complexité technique et la peur du piratage des données.

En France, environ 20 % des foyers ont un équipement domotique au sens strict – thermostat ou volets connectés, hors assistant vocal ou smartphone. En Norvège et en Suède, ce taux grimpe à 40-50 %, porté par un niveau de vie plus élevé et un habitat auquel les foyers du nord de l’Europe consacrent davantage d’investissement.

Sur la sécurité, Delta Dore revendique une approche « privacy by design » et « cyber by design » intégrée dès le cahier des charges, avec un responsable de la sécurité des systèmes d’information dédié aux produits depuis cinq à six ans, pas seulement à l’informatique interne.

La réindustrialisation française est-elle un vrai mouvement ou un effet d'annonce ?

La part de l’industrie dans l’économie française a cessé de baisser depuis quelques années, selon Portelli, sans retrouver son niveau d’il y a vingt ou trente ans. Mais il met en garde contre l’illusion d’une souveraineté totale.

Delta Dore reste dépendante de semi-conducteurs fabriqués en majorité à Taïwan : « s’il y avait une crise majeure entre la Chine et Taïwan, ça créerait quand même de très grosses tensions dans l’industrie électronique. » Il pousse l’exemple plus loin : les machines de lithographie utilisées pour fabriquer ces semi-conducteurs, produites aux Pays-Bas par ASML, dépendent elles-mêmes de gaz rares comme l’argon, dont l’Ukraine s’est révélée fournisseur majeur au début de la guerre. « On est hyper imbriqués. »

Pour Portelli, la vraie bataille de fond reste l’éducation et le classement PISA – « notre inventivité, notre compétitivité dans dix, vingt ans » – plus que les mesures de soutien ponctuelles à l’industrie. Un diagnostic proche de celui d’un autre invité de l’émission : Souveraineté industrielle : le diagnostic sans filtre d’Yves Bréchet, que Matthieu Poulain cite d’ailleurs directement pendant cet échange.

Pourquoi cet épisode compte

Delta Dore prouve que produire 100 % en France en électronique n'est pas qu'une posture, à condition d'accepter un écart de coût qui se resserre et de miser sur la proximité fournisseurs plutôt que sur le prix. Pour un dirigeant industriel, c'est un cas concret d'arbitrage entre souveraineté et compétitivité. Pour un ingénieur, un rappel que la dépendance aux semi-conducteurs asiatiques ne disparaît pas parce qu'on relocalise l'assemblage.

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À écouter aussi : Réindustrialisation : la France en a-t-elle les moyens ?

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Écrit par Matthieu Poulain, Planète Ingénieur · LinkedIn · 5 min de lecture

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