La France a fermé des usines. Elle a aussi démonté, sans jamais vraiment le décider, la machine qui formait ceux qui les faisaient tourner.
Laurent Champaney dirige Arts et Métiers depuis février 2017. Cette école publique de technologie née en 1780, basée à Paris et répartie sur 14 sites en France, forme environ 6 000 étudiants aux métiers de l’industrie avec 1 100 personnels. Il achève son second mandat en février 2027 et a présidé la Conférence des grandes écoles de 2021 à 2025.
Son diagnostic ne porte pas sur les écoles d’ingénieurs. Il porte sur le collège. Voici pourquoi, et ce que ça change pour tout industriel qui recrute aujourd’hui.
L'épisode
A-t-on aussi désindustrialisé la formation en France ?
Oui : selon Laurent Champaney, la France a perdu ses capacités de formation technique en même temps que ses capacités de production, sans stratégie pour reconstruire les deux.
« On parle beaucoup de désindustrialisation, mais on a aussi désindustrialisé la formation », résume le directeur général d’Arts et Métiers. Il ne conteste pas l’intention politique, qui est là. Il conteste le calendrier : « il n’y a pas de stratégie un petit peu à long terme pour réinstaller des systèmes de formation ».
L’analogie qu’il emploie parlera à n’importe quel directeur industriel. Rapatrier une usine ne suffit pas : « s’il n’y a pas tous les sous-traitants, toute la supply chain qui va avec localement, elle ne va pas tenir très longtemps ». La formation obéit à la même règle : un site de production a besoin d’ingénieurs, mais aussi de techniciens, de régleurs, de chaudronniers – et d’enseignants capables de les former.
« Il faut vraiment se remettre à former toutes les catégories dont on a besoin dans notre industrie », dit-il. La réindustrialisation de la France se joue sur quinze ans, pas sur un quinquennat.
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Désindustrialisation de la formation : pourquoi le technique a-t-il disparu du collège ?
Le point de rupture se situe avant le lycée : la disparition des enseignements techniques au collège prive une partie des élèves du seul contact concret qui pourrait les orienter vers l’industrie.
Interrogé sur la seule mesure qu’il obtiendrait, Champaney ne parle ni de budget ni de programme d’école d’ingénieurs. « Le point fondamental, c’est la disparition du technique au collège. » Et la conséquence : « On fait sortir du collège tout un tas de déçus alors qu’il pourrait y avoir des gens qui auraient trouvé un sens dans le concret. »
Son parcours illustre le mécanisme. Élève sans passion jusqu’à la seconde technique, il y découvre le fraisage, le tournage, la fonderie. Trente ans plus tard, il dirige l’école. En aval, la filière tient mal : « Les formations professionnelles sont encore là, mais tiennent difficilement. »
Sur la baisse du niveau scientifique après le bac, il refuse en revanche le catastrophisme. Le recul est réel sur les mathématiques conceptuelles, mais « la capacité des jeunes à intégrer les technologies sur étagère reste là, et je ne suis pas ultra inquiet ».
L'IA va-t-elle remplacer l'ingénieur ?
Non, selon Laurent Champaney : l’intelligence artificielle sera un outil de productivité pour l’ingénieur, pas un substitut, parce que l’ingénierie se juge sur des réalisations physiques et non sur des modèles.
« L’IA sera un outil qui permettra à l’ingénieur d’être plus performant, mais pas de le remplacer », affirme-t-il. L’argument vient de l’atelier, pas du plateau télé : « ce qu’on réalise physiquement, ce n’est pas exactement ce qu’on avait prévu virtuellement ». Là où il faut sortir une pièce conforme, la substitution ne tient pas.
Reste ce qui inquiète ses étudiants : les usines chinoises hautement automatisées, ces « usines dans le noir » – des sites qui tournent sans présence humaine, donc sans éclairage. Il ne minimise pas, elles produisent extrêmement vite. Mais « les produits qui sortent sont quand même ultra standardisés », avec des performances faibles en réparabilité et en recyclage.
C’est là qu’il place la carte européenne : on peut « à la fois produire plus rapidement, plus efficacement, mais de manière plus propre ». Avec une réserve qu’il assume : encore faut-il que le consommateur européen puisse payer ce surcoût, et la perte de pouvoir d’achat rend le pari fragile.
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Une learning factory, à quoi ça ressemble sur un campus ?
Une learning factory – un atelier pédagogique conçu comme une véritable usine, avec ses machines, ses techniciens et ses ouvriers – est devenue le principal lieu de formation d’Arts et Métiers. Le programme Évolutive Learning Factories, ELF 4.0, est la priorité affichée du second mandat de Laurent Champaney depuis 2022.
Le principe : ne plus enseigner par disciplines cloisonnées, mais placer l’étudiant dans une situation industrielle complète. « C’est un endroit où on vient se confronter à la réalité industrielle et à ses métiers », explique-t-il. Les équipements y sont volontairement hétérogènes, modernes et anciens, comme dans l’industrie française réelle.
Exemple sur le campus de Paris : un pied prothétique adapté au snowboard, de la conception aux tests. Le projet mobilise matériaux, fabrication, métrologie et design. Autrement dit, la configuration réelle d’une entreprise de prothèses.
Le plus dur n’était pas technique. Dans l’enseignement supérieur, la liberté académique interdit de diriger par ordre : il a fallu convaincre plus de 1 000 personnes.
Pourquoi les diplômés d'écoles d'ingénieurs partent-ils dans le conseil et la finance ?
Parce que l’écart de rémunération à l’embauche est massif. Laurent Champaney qualifie lui-même ces départs de semi-échec pour une école dont l’ADN est industriel.
« Pour moi, c’est un semi-échec », dit-il sans détour. La cause est chiffrable : « les salaires qui sont proposés pour une première embauche dans le monde du conseil ou de la finance sont bien plus élevés que ceux qu’on peut trouver dans l’industrie », pour des responsabilités humaines souvent moindres.
Sa réponse porte sur la sélection en amont : « attirer chez nous vraiment ceux qui ont envie d’industrie ». Le signal est d’ailleurs repérable dès la formation, chez ceux qui conseillent les autres au lieu de faire eux-mêmes.
Ce n’est pas un problème d’attractivité de l’école. Dans le classement mondial d’employabilité publié en novembre 2025 par le Times Higher Education avec le cabinet Emerging, établi auprès de plus de 12 000 cadres-dirigeants issus de 42 pays, Arts et Métiers figure au 99e rang mondial, en progression de sept places. C’est l’une des quatre écoles d’ingénieurs françaises présentes dans ce top 100.
Pourquoi si peu de femmes dans les écoles d'ingénieurs industrielles ?
La part des élèves ingénieures à Arts et Métiers atteint 19 % en 2026, en progression, mais reste très loin de la parité. Laurent Champaney situe entre 16 et 18 % le recrutement en première année et pointe une cause culturelle plutôt que scolaire.
Le paradoxe mérite d’être posé tel quel. « Elles sont plutôt en tête de promo. Elles ne redoublent pas. » Et à la sortie : « quand elles sortent de l’école, qu’elles ont 23, 24 ans, elles sont en capacité de prendre des responsabilités. Et c’est pour ça qu’elles sont mieux payées à ce stade que les garçons. » Elles réussissent mieux, sont mieux payées, et restent minoritaires.
Son explication ne vise pas les écoles. « Les ingénieurs sont totalement absents de la culture, des séries, des films. » Sans représentation, pas de projection possible, et les stéréotypes tiennent. Il rapporte le témoignage d’une scénariste : pour un rôle de méchant, l’industriel fait l’affaire.
Arts et Métiers est membre fondateur de l’association Elles bougent depuis 2008 et a féminisé sa direction comme son corps enseignant. Mais un modèle isolé ne suffit pas, rappelle-t-il : Sophie Adenot, actuellement à bord de la Station spatiale internationale, succède à Claudie Haigneré, dont le passage n’avait pas modifié durablement l’appétence des jeunes femmes pour l’ingénierie.
Pourquoi cet épisode compte
Tout industriel qui peine à recruter cherche la cause dans sa marque employeur ou ses grilles de salaire. Champaney déplace le problème quinze ans en amont, au moment où un collégien décide qu'il n'aime pas le concret parce que personne ne lui a mis une pièce d'acier entre les mains. Pour un dirigeant, c'est une contrainte durable sur le vivier. Pour un fondateur deeptech, c'est un argument de plus pour ouvrir ses ateliers.
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Ce podcast ingénieur existe pour une raison simple : les sujets qui décident de notre souveraineté industrielle ne passent pas au journal de vingt heures. Alors on les traite ici, en interview de dirigeant industriel, sans filtre.
À écouter aussi : Souveraineté industrielle : le diagnostic sans filtre d’Yves Bréchet, l’épisode que Laurent Champaney cite lui-même dans cette conversation.
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