Myrto Tripathi - Présidente des Voix du Nucléaire
L'épisode
Propulsion nucléaire des navires : fausse bonne idée ou vrai tournant ?
Le transport maritime déplace près de 90 % des marchandises mondiales et pèse environ 3 % des émissions mondiales de CO2 – autant qu’un grand pays industrialisé. Sans action, cette part pourrait dépasser 10 % d’ici 2050. Pour les plus gros navires, ceux qui traversent les océans, il existe très peu d’alternatives crédibles aux carburants fossiles. Le nucléaire en est une, longtemps taboue, aujourd’hui sérieusement réétudiée. Avec Myrto Tripathi, présidente-fondatrice des Voix du Nucléaire et fondatrice du think tank Institut TerraWater, on regarde ce que vaut vraiment cette piste.
Un cargo peut-il vraiment fonctionner au nucléaire ?
Techniquement, oui, et depuis longtemps. La propulsion nucléaire navale existe depuis les années 1950 sur les sous-marins et porte-avions militaires. Le vrai sujet n’est pas de savoir si c’est possible, mais si c’est déployable dans le civil, à grande échelle et à un coût acceptable.
Ce qui change aujourd’hui, ce sont les petits réacteurs modulaires (SMR) et les réacteurs de 4e génération – notamment les réacteurs à sels fondus ou refroidis au plomb. Plus compacts, conçus pour une sûreté passive, ils sont mieux adaptés à un navire qu’un gros réacteur classique. Une étude de l’American Bureau of Shipping a modélisé deux cas concrets : deux réacteurs rapides de 30 MW pour un porte-conteneurs, ou quatre micro-réacteurs de 5 MW pour un pétrolier. Dans le premier cas, le navire gagnerait même en vitesse et en capacité, avec un cœur de combustible tenant les 25 ans de vie du bâtiment sans rechargement.
L’atout est là : une autonomie quasi totale, zéro émission de CO2 en opération, et une densité énergétique sans commune mesure avec le fioul lourd. Pour la haute mer, c’est l’une des rares options de décarbonation qui tienne physiquement la route.
Qu’est-ce qu’une centrale nucléaire flottante ?
Une centrale nucléaire flottante est un petit réacteur monté sur une barge ou un navire, produisant de l’électricité qu’on amène là où on en a besoin – un port, une île, une zone côtière isolée. C’est souvent présenté comme la première application maritime du nucléaire, avant la propulsion elle-même.
La Russie exploite déjà l’Akademik Lomonosov, une centrale nucléaire flottante, et le Sevmorput, un cargo à propulsion nucléaire. Mais la dynamique récente vient d’ailleurs. Des acteurs comme CORE Power défendent une stratégie en deux temps : d’abord déployer des centrales flottantes fabriquées en série dans des chantiers navals, remorquées jusqu’aux ports pour y fournir une électricité stable ; ensuite, seulement, généraliser la propulsion nucléaire des navires marchands. L’idée est de commencer par l’usage le plus simple à encadrer avant d’embarquer un réacteur qui navigue.
L’intérêt est double : produire une électricité pilotable près des côtes sans infrastructure de réseau lourde, et industrialiser la fabrication de ces unités comme on produit des navires – en usine, en série, avec un démantèlement prévu dans le même chantier en fin de vie.
Pourquoi le nucléaire maritime n’est-il pas déjà là ?
Parce que les vrais obstacles ne sont pas techniques, mais réglementaires, économiques et humains. La faisabilité est établie ; ce qui manque, c’est un cadre juridique international, un modèle économique et l’acceptabilité du public.
Le premier verrou est réglementaire : faire entrer un réacteur dans un port étranger suppose des règles harmonisées entre pays, qui n’existent pas encore. C’est précisément ce à quoi travaillent les sociétés de classification comme Lloyd’s Register et l’ABS, qui ont commencé à délivrer des approbations de principe en 2024-2026. Le deuxième est économique : l’investissement initial est lourd, même si le carburant quasi gratuit sur 25 ans peut le compenser. Le troisième est l’acceptabilité : le mot « nucléaire » sur un cargo qui accoste près d’une ville soulève des craintes qu’aucune fiche technique ne dissipe à elle seule.
Le mouvement est pourtant réel. En 2024, Maersk – premier armateur mondial – a rejoint une étude de faisabilité sur un porte-conteneurs nucléaire avec CORE Power et Lloyd’s Register. La Corée, via ses instituts de recherche et Samsung Heavy Industries, avance sur des navires à réacteurs à sels fondus. On n’est plus dans la science-fiction, mais dans l’étude d’ingénierie sérieuse. Reste à savoir si la filière saura lever les verrous non techniques – et c’est là que la partie se jouera.
Pour aller plus loin
Sur le nucléaire et la souveraineté énergétique française, deux épisodes prolongent celui-ci : Décarboner le ciment : pourquoi c’est l’un des défis industriels les plus durs et Exotec : comment une startup lilloise est devenue la première licorne industrielle française ?
Pourquoi cet épisode compte
Le nucléaire maritime est un cas parfait pour distinguer ce qui est physiquement possible de ce qui est socialement et économiquement faisable. Pour un ingénieur ou un décideur, l’intérêt n’est pas de trancher pour ou contre, mais de comprendre pourquoi une technologie mature sur le plan physique peut rester bloquée par la réglementation, le financement et la perception. C’est une grille de lecture qui vaut pour bien d’autres sujets.
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