Adapter les villes au climat : ce que le béton ne peut plus ignorer

Isabelle Spiegel - VP environnement VINCI

femme en costume

Adapter les villes au climat : ce que le béton ne peut plus ignorer

En pleine canicule, une ville peut être jusqu’à 10 °C plus chaude que la campagne qui l’entoure, la nuit. Ce n’est pas une impression : c’est l’îlot de chaleur urbain, un phénomène physique mesuré, qui s’aggrave à chaque vague de chaleur. Et comme 8 Français sur 10 vivent en ville, adapter nos villes n’est plus un supplément d’âme écologique : c’est une contrainte d’ingénierie. Avec Isabelle Spiegel, directrice de l’environnement de VINCI – premier groupe mondial de construction et de concessions – on regarde ce que « rendre une ville vivable » veut concrètement dire.

C’est quoi l’îlot de chaleur urbain ?

L’îlot de chaleur urbain, c’est l’écart de température entre une ville et sa périphérie rurale, particulièrement marqué la nuit et pendant les canicules. Selon le Cerema et le CNRS, cet écart peut atteindre jusqu’à 10 °C en agglomération dense.

La cause est matérielle. En journée, le béton, la pierre et le bitume stockent 15 à 30 % de chaleur en plus que les surfaces végétalisées. La nuit, cette chaleur est restituée lentement, empêchant la ville de se refroidir. S’ajoutent l’absence de végétation, l’imperméabilisation des sols et la chaleur rejetée par les climatiseurs et les moteurs. Résultat : un dôme d’air chaud qui rend les nuits de canicule difficilement supportables – et dangereuses pour les plus fragiles.

Le point clé, c’est que ce phénomène est déjà là. Il ne relève pas d’un scénario futur, mais d’un problème présent que l’aménagement urbain a en partie créé, et qu’il peut en partie corriger.

Comment rafraîchir une ville concrètement ?

On rafraîchit une ville en agissant sur trois leviers : la végétation, l’eau, et les matériaux. Aucun n’est décoratif ; chacun agit sur la physique du microclimat urbain.

Le premier levier, le plus efficace, est le végétal – mais pas seulement pour l’ombre. Ce qui rafraîchit le plus, c’est l’évapotranspiration des arbres, à condition qu’ils aient assez d’eau. Un objectif souvent cité est d’atteindre environ 30 % de couverture arborée, difficile à tenir dans un tissu urbain dense où planter un arbre signifie composer avec les réseaux enterrés. Le deuxième levier est l’eau : désimperméabiliser les sols, créer des points d’eau, réhabiliter des cours d’école en « cours oasis ». Le troisième porte sur les matériaux et les surfaces : revêtements plus clairs, toitures et façades végétalisées, choix de bétons et d’enrobés adaptés.

C’est là que le rôle d’un constructeur comme VINCI devient central. Isabelle Spiegel, ingénieure des Mines qui pilote l’environnement du groupe depuis 2019 et siège à son comité exécutif, porte des objectifs concrets : viser 90 % de béton bas-carbone d’ici 2030 et la neutralité carbone du groupe en 2050. L’enjeu n’est pas de faire de jolis discours sur la nature en ville, mais d’intégrer ces contraintes dès la conception des ouvrages – matériaux, gestion de l’eau, végétalisation – à l’échelle de projets réels.

Nos villes sont-elles prêtes pour un futur climatique extrême ?

Pas encore, mais les solutions techniques existent et sont déjà déployées. Le vrai défi n’est pas de les inventer, c’est de les généraliser assez vite face à des canicules qui arrivent plus tôt et frappent plus fort.

Il faut aussi être lucide sur les ordres de grandeur : dans un centre-ville très dense comme Paris, la végétalisation seule n’abaisse la température que de quelques degrés au mieux, et uniquement tant que la végétation ne manque pas d’eau. Ce n’est pas une baguette magique. C’est un ensemble de mesures à combiner, à financer et à inscrire dans la durée, projet par projet. La bonne nouvelle, c’est que ces choix relèvent de l’ingénierie et de l’aménagement – des domaines où l’on sait agir, dès lors qu’on accepte d’en payer le coût et de repenser la façon dont on construit.

Nos villes ne sont pas condamnées à devenir invivables. Mais les garder habitables suppose de traiter le climat comme une donnée d’entrée de la construction, au même titre que la charge ou la sécurité incendie. C’est un changement de méthode, pas seulement d’intention.

Pour aller plus loin

Sur les matériaux et l’industrie face au climat, deux épisodes prolongent celui-ci : Décarboner le ciment : pourquoi c’est l’un des défis industriels les plus durs et Feux de forêt : la France se bat avec la mauvaise arme.

Pourquoi cet épisode compte

Pour un ingénieur ou un aménageur, l’adaptation urbaine est un cas concret où la physique commande. On ne rafraîchit pas une ville avec des slogans, mais avec des arbres, de l’eau et des matériaux, chacun avec ses limites chiffrables. Comprendre ces ordres de grandeur, c’est éviter à la fois le déni et les fausses solutions.

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Écrit par Matthieu Poulain, Planète Ingénieur · LinkedIn · 4 min de lecture

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