25 personnes. Trois pays. Un ingénieur français parti à Montréal en 2010, passé par SNC-Lavalin, qui décide de monter sa propre firme d’ingénierie en 2017. Aujourd’hui, NEOKA opère au Canada, aux Etats-Unis et en France – avec une filiale qui ne se contente plus des études mais devient aussi installateur CVC et procédés industriels.
Etienne Rogeau, fondateur et CEO de NEOKA, explique comment il a construit un écosystème d’ingénierie transatlantique qui décloisonne les disciplines et réinvente la gestion de projet dans le bâtiment.
L'épisode complet est disponible ici :
Pourquoi le métier d'ingénieur est mieux valorisé au Canada qu'en France ?
Au Canada et aux Etats-Unis, l’ingénieur est mieux payé, mieux reconnu socialement, et porte une responsabilité individuelle bien plus forte qu’en France. Chaque ingénieur nord-américain doit obtenir une licence pour exercer – et apposer son sceau personnel sur les documents qu’il produit.
En clair : si un problème survient, l’ingénieur est engagé personnellement. Pas seulement sa boîte.
L'ingénieur, bien qu'il fasse partie d'une firme, il engage quand même sa responsabilité individuelle
explique Etienne Rogeau. Ce système de licence – avec examens par province ou par Etat – structure toute la pratique du métier outre-Atlantique.
En France, le cadre normatif est dense et la formation d’excellence. Mais le gap de rémunération et de reconnaissance reste un sujet. Et c’est un danger pour attirer les talents dans un contexte de besoin massif d’ingénieurs lié aux projets d’infrastructures à venir.
Etienne nuance toutefois la question de la pénurie : « Il y a un vrai raz de marée de profils d’ingénieurs des pays émergents qui est en train d’arriver. » Le vrai enjeu, selon lui, n’est pas le nombre. C’est la qualité de la formation et la capacité à intégrer les nouveaux outils – IA en tête.
Qu'est-ce que l'ingénierie intégrée dans la construction ?
L’ingénierie intégrée – aussi appelée conception intégrée ou IPD (Integrated Project Delivery) – consiste à casser les silos entre les disciplines d’un projet de bâtiment ou d’infrastructure pour faire travailler toutes les parties prenantes ensemble dès la conception.
Dans un mode traditionnel, chaque bureau d’études a son contrat, son périmètre, ses livrables. Structure, fluides, acoustique, architecture : chacun travaille dans son coin. Le résultat ? Une constellation fragmentée de professionnels qui ne collaborent pas assez. Et des projets qui deviennent conflictuels.
NEOKA, firme d’ingénierie franco-canadienne basée à Montréal avec des bureaux à Lille, Paris et Miami, a intégré cette approche dans son ADN dès sa création. Concrètement : des ateliers de conception réunissant toutes les parties prenantes, du brainstorming collectif, des workflows transversaux.
On organise des ateliers de conception, on travaille ensemble, et au final émerge les meilleures idées pour répondre au projet
décrit Etienne. Il travaille d’ailleurs actuellement sur le remplacement du toit du Stade olympique de Montréal en mode collaboratif.
Ce mouvement de fond, porté par le monde anglo-saxon, commence à émerger aux Etats-Unis et crée de nouvelles fonctions dans les projets – comme le coach collaboratif.
Comment l'intelligence artificielle transforme l'ingénierie du bâtiment ?
L’IA permet aujourd’hui à un ingénieur senior assisté de faire le travail cinq à six fois plus vite qu’avant – rapports, budgets, échéanciers. Mais l’impact va plus loin que la productivité bureautique.
NEOKA explore des applications d’IA directement dans les modèles BIM – le Building Information Modeling, la maquette numérique 3D du bâtiment. Etienne cite un exemple concret : un outil qui optimise le parcours d’un réseau de ventilation en temps réel, avec le chiffrage associé. Ce qui prenait une à deux heures de calcul humain se fait en quelques secondes.
Le revers de la médaille ? L’emploi des juniors.
On ne les embauche même plus parce qu'on a pris des seniors assistés par l'intelligence artificielle
admet Etienne. Les firmes d’ingénierie ont réalisé qu’elles pouvaient se passer des postes d’entrée en amplifiant les profils expérimentés avec l’IA.
Un vrai sujet de fond : si on n’embauche plus de juniors, qui deviendra senior dans dix ans ?
Etienne pointe aussi les dérives : un rapport de Deloitte pour le gouvernement australien, facturé 440 000 dollars, truffé d’hallucinations d’IA.
Comment un ingénieur français crée un écosystème d'ingénierie transatlantique ?
NEOKA n’est pas une entreprise qui s’exporte. C’est un écosystème qui s’étend par cellules autonomes. Chaque bureau – Montréal, Lille, Paris, Miami – a son leader local, associé avec des règles de gouvernance claires. Et chacun opère en autonomie.
Ce n'est pas vraiment une entreprise qui s'exporte. C'est un écosystème qui s'étend
résume Etienne. Le modèle repose sur trois piliers : compétence technique, engagement autonome et confiance. Pas de micromanagement possible quand le fondateur vit à Miami et que les équipes tournent à Montréal et à Lille.
La filiale française – NEOKA Energies – va d’ailleurs plus loin que le bureau d’études. Elle intègre études et exécution pour proposer du clé en main en CVC, plomberie et procédés industriels. Une logique d’intégration verticale qui prolonge la philosophie de décloisonnement de la firme.
Côté management, Etienne revendique un style forgé par l’immigration et la culture canadienne. Moins pyramidal, plus horizontal. « Je veux devenir le boss que je n’ai pas eu », dit-il. Sécurité psychologique, droit à l’erreur, responsabilisation : les mots reviennent souvent.
Pourquoi cette épisode compte ?
L’ingénierie du bâtiment est un secteur fragmenté, lent à se transformer. NEOKA incarne un modèle alternatif : transatlantique, intégré, hybride entre études et exécution. L’épisode pose aussi des questions qui dépassent l’entreprise – le statut de l’ingénieur en France versus l’Amérique du Nord, l’impact réel de l’IA sur l’emploi des juniors, et la capacité des PME d’ingénierie à concurrencer les grands groupes par l’agilité et l’alliance.
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